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4. SAN FRANCISCO
Written by Patrick Pahlavi   
SAN FRANCISCO


 

On était en 1967. J'arrivais seul à San Francisco. C'était la première fois que je venais en Amérique le pays de tous mes héros. J'avais l'impression de pénétrer dans l'univers enchanté de tous les films américains qui avaient formé mon enfance. Bien plus que l'encadrement protocolaire et carcéral du Shah, c'étaient Mickey, Donald, Pluto, Peter Pan, Lone Ranger, Superman et Batman qui avaient forgée mon éducation.

Mon premier geste fût de visiter l'usine Levi's Strauss. En effet, depuis l'âge de douze ans j'étais un vrai fana du Jeans. Il faut dire qu'en Iran à cette époque, le jeans était une denrée rare. J'avais trouvé un Levi's, un vrai, mais il était d'une taille beaucoup trop grande et ma mère avait dût le rajuster. Je peux avouer à présent qu' il avait beacoup perdu du fameux style Levi's, mais qu'à cela ne tienne je l'aimais et m'endormais souvent avec le jeans plié à côté de mon oreiller. Mon second jeans fût un Wrangler, beaucoup plus à ma taille même si les plis que je devais faire en bas étaient quand même assez démesurés. Aujourd'hui, à près de soixante ans, j'aime toujours les jeans et j'ai en plus des raisons sociales de l'apprécier. En effet, il est devenu ambiant comme l'air que l'on respire. Sur tous les continents et se jouant des civilisations et des cultures, partout le jeans est intégré. Jeunes, vieux, femmes, hommes, enfants, riches et pauvres, tout le monde a son jeans. Même ceux qui détestent l'Amérique. Jamais dans l'histoire de l'Humanité, un vêtement avait été aussi universel.

 L'abolition des classes que Marx a franchement raté, Levi's Strauss l'a réussit à sa façon. Et ici, nous devons dire chapeau bas à l'Amérique. Car qui d'autre aurait pu transformer ce bleu de travail prolétarien du début de l'ère industrielle, en un vêtement pour tous? Après plus d'un siècle, il continue à se répandre et à se transformer, reprit à mille sauces. Si la révolution du jeans semble à présent banale, elle reste néanmoins totalement unique et inégalée. J'aimerais que l'on m'enterre en jeans. Un 501 brut, s'il vous plait.

 L'Amérique n'a pas produit comme révolution que celle du  jeans. J'arrivais en plein dans un autre bouleversement qui, s'il n'a peut-être pas apporté que du bon, a néanmoins transformé l'ensemble de nos sociétés. Il soufflait en effet à San Francisco, à cette époque, le vent d'une révolution dont je ne soupçonnais pas l'ampleur et à laquelle, venant d'Iran, je n'étais pas vraiment préparé.

 Très vite pourtant, je fûs mis au parfum. Quelque jours après mon arrivée, je me retrouvais à Sausolito sur le rivage de l'océan, au milieu d'un immense cercle de hippies. Assis sur le sable, silencieux, ils se passaient  le "pot ". En l'occurrence, une petite pipe de bambou qui avait une drôle d'odeur mais finalement pas mauvaise. Je partageais l'expérience et me sentais soudain soulevé, comme transporté hors de mon chagrin et de mes problèmes avec en plus une foule d'idées dans la tête. Il faut rappeler ici que le cerveau, afin de lutter contre les souffrances enfouies, produit ses propres endocannabinoids et que le cannabis que l'on fumme ne fait qu'accentuer leur action. Tous deux agissent sur le même recepteur CB1. Mais les endocannabinoids ne constituent qu'un infime élément de la vaste panoplie de drogues que sécréte notre cerveau pour réprimer nos souffrances non résolues. Notre arsenal contre ces souffrances est d'ailleurs époustouflant.

Partout dans la ville le Peace & Love battait son plein. Plus tard je rencontrais le philosophe Alan Watts dans un restaurant à Sausolito. Il discutait au milieu d'un groupe de hippies. Jane, la fille qui m'accompagnait, me proposa de nous joindre à leur conversation. Alan Watts parlait du Tao te Ching, et ce qu'il disait me fascina. Il abordait Dieu par un nouveau versant, inconnu pour moi qui ne le connaissait jusque là, qu'à travers le catéchisme des prêtres lazaristes. Dans ce qu'il disait, il n'y avait plus de place pour la fragmentation entre Dieu et l'homme. Un seul principe se retrouvait au coeur de toute chose, de tout être et de toute situation.  l'Etre dont l'essence même était une Conscience unique et Infinie, n'était tout simplement pas divisible. Le Ciel et la Terre étaient un, et le Ciel régnait en nos coeurs. En fait, en relisant, des années plus tard, les Evangiles, je me rendrai compte qu'il n'y avait pas de si grande distance entre eux et le Tao te Ching. Mais des hommes, virtualisés, ont transformé le message.

Pourtant, si la théorie semblait parfaite, il y avait quand même un petit problème. Le challenge restait,  pour le névrosé-moyen que j'étais, de le retrouver ce coeur, enfouie sous les décombres de trop de souffrances, elles-mêmes réprimées jusqu'à l'oublie. C'est Arthur Janov qui, à travers son livre "Le Cri Primal" me donnera la pièce manquante du puzzle. Mais pour l'heure j'étais fasciné par la spiritualité de l'Extrême Orient et m'enfonçais dans son étude. Si le Tao te Ching proposait une philosophie enthousiasmante, il n'offrait en revanche aucune pratique crédible. C'est pouquoi je me tournais vers le Zen Bouddhisme. Avec un moine japonais de la branche Soto, je pratiquais Zazen, la méditation assise. 

Le Tao te Ching m'avait placé sur la voie. Il me fallait à présent suivre son cours jusqu'à me dévoiler totalement à moi-même. Le chemin était long. Souvent je tatonnais dans le noir et souvent je me sentais perdu. Pourtant, le besoin de m'en sortir, glané à ma naissance, me poussait de l'avant. J'étais ce que Janov appelait  un survivor.

 La voie qu'offrait Lao tsu, me donnait enfin un point de départ à partir duquel je commençais à étudier les autres grandes religions. Je savais à présent ce que je devais y chercher. C'est ainsi qu'à cette lumière, je décodais le Bouddhisme, l'Hindouisme, la Chrétienneté et l'Islam. Toutes ces religions nous demandaient, pour commencer, de nous relier à notre coeur où régnait l'Etre/Conscience, cette infinie Réalité. Le Taoïsme l'appelait le Tao, le Bouddhisme l'appelait la

Bouddhéité, l'Hindouisme l'appelait l'Atma, la Chrétienneté l'appelait le Royaume de Dieu et l'Islam l'appelait la Paix, AsSalam. Le mot Islam signifie d'ailleurs très exactement, faire retour à cette Paix qu'est Dieu et qui siège en nos coeurs.

 Plus tard, je m'installais a Los Angeles, plus précisément à Westwood village, près de l'université UCLA. Je devenais pote avec Louis Lamour, le célèbre auteur de western. Quantité de ses livres ont été portés à l'écran. Parmi tant d'autres me viennent là, maintenant, à l'esprit, Hondo et Shalako. Sa femme, Catherine, et lui, vivaient dans un univers à la Autant en emporte le Vent, qu'ils avaient reconstruit au coeur de Hollywood.

 Ils me traitaient comme un frère et insistaient pour que je reste definitivement aux Etats Unis, j'aurais dût. Souhaitant apprendre le métier d'acteur et les sachant en contact avec le milieu, je leurs demandais s'ils connaissaient un bon professeur. Ils me branchèrent sur Jim Best qui dirigeait un cours d'acting réputé. Dans la foulée je connu aussi Samuel Fuller qui voulût me faire jouer dans un film policier dont l'intrigue se pasait à Istambul. Je ne me souviens plus très bien pourquoi cela n'a pas marché. Je crois que, ne supportant pas l'enfermement, j'étais tout simplement incapable de me fixer dans quoi que ce soit.

 A l'époque, Los Angeles était une ville peut-être moins jolie, moins romantique et moins intellectuelle que San Francisco, mais beaucoup plus hot. L'une des raisons pour cela était certainemant l'industrie cinématographique. Les restaurants et cafés à la mode à l'époque étaient: Frascatti, Le Figaro, Cyrano, Alfy, La Source, The Factory et j'en oublie. De ma base californienne, je voyageais sans cesse, venant souvent à Paris où j'avais de nombreux amis. Parmi les plus célèbres il y avait Johnny Hallyday, Sylvie Vartan, Carlos, Hubert le DJ très médiatique d'Europe N°1, Mireille Darc, Nicoletta et Françoise Hardy. J'inviterai plus tard cette dernière avec sa mère en Iran.

J'étais avec Johnny dans le studio, lorsqu'il peaufinait sa version française du fameux tube de Scott McKenzie, San Francisco. En Mai 1968, j'étais venu à Paris pour rencontrer un maitre Zen que m'avait indiqué celui que j'avais en Californie. J'en profitais pour suivre le déroulement des manifestations dans les rues. C'était une version déjà plus violente, plus latine, de la révolution californienne. Celle-ci en effet, ne voyait pas de nécessité ni de justification à la violence quelle qu'elle soit. La parole devait suffire à changer les choses. Nous avons certes changé les choses, mais avec le recul, je me demande si nous étions conscients de l'ampleur de la révolution mondiale que nous avons déclenchée ni surtout ce qu'elle deviendrait. L'onde de choc de notre tsunami continue encore, quarante ans plus tard, de déferler sur le monde. Elle a certes prit des airs d'apocalypse sanglante, car ceux qui aujourd'hui la propagent en ont oublié l'esprit d'origine. Le prophète Bob Dylan nous avait pourtant averti que les temps changeaient et que nous serions submergés.

 Juste un indice pour marquer la transformation que notre société planétaire et médiatique a subit depuis cette époque. J'étais à Los Angeles lorsque Sharon Tate fût assassinée. On parlait alors d'un crime satanique tant l'horreur était grande. Charles Manson qui déclarait être le diable en personne, était d'ailleurs très fière de l'avoir perpétrée. Aujourd'hui ce genre de monstruosité est accomplie presque journellement, aux quatre coins de la planète, au nom d'un Dieu miséricordieux. Ce qu'il y a de plus fort c'est que finalement cela passe assez bien. Il y a bien sûr quelque protestations mais sans plus. L'être humain s'habitue à tout et peut dériver vers n'importe quoi, lorsqu'il est en rupture avec la Réalité.