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1. ROYALE GENESE
Written by Patrick Pahlavi   

Survol chronologique et autobiographique.

par Patrick Ali Pahlavi.

 

 

ROYALE GENESE.

 

Mon nom est Patrick Ali Pahlavi. Je suis venu au monde à Paris le 1er septembre 1947, à une heure et quart du matin. Mais mon histoire commence avant ça.

 En 1941, Mon grand père, Réza Shah, est envoyé en exil par les anglais et les américains, sous pretexte d'avoir flirté avec Hitler. Son fils Mohammad-Réza Pahlavi lui succède comme Shah d'Iran. Ce dernier, en acte d'allégence envers les alliés, envoie son jeune frère et prince héritier, le prince Ali-Réza qui deviendra mon père, combattre les nazis, incorporé dans l'état major du général de Lattre de Tassigny.  En 1945, il entre avec ce dernier dans Paris libéré.

 L'ambassade d'Iran donne alors une réception en son honneur. Le prince Ali Réza Pahlavi apparait en uniforme d'officier de l'armée française. "Il avait un charme fou" me dira ma mère, qui était invitée à cette réception. Quelque jours plus tard il la contacte. Ils se revoient et s'éprennent l'un de l'autre. Leur amour semble avoir été très fort. Il y a des signes qui ne trompent pas. Par exemple, elle a un fils d'une première union et il le reconnait, lui donnant son nom avant même d'épouser ma mère. Aujourd'hui, des gens malintentionnés font courir le bruit qu'ils ne se sont jamais mariés. Ce sont les mêmes qui me déclarent non dynaste et font tout pour m'ensevelir. Quant à savoir si je suis dynaste ou pas, l'Histoire n'a pas attendu Farah Pahlavi pour en décider. On ne peut pas avoir été pendant six ans l'héritier du trône et ne pas être dynaste, c'est ridicule et malhonnête. 

Le vingt novembre 1946, Christiane Maximilienne Cholesky épouse Ali-Réza Pahlavi, à la Mairie du 16ième arrondissement à Paris.

 Le Shah apprenant  l'union de son prince héritier de frère, avec... cette française, menace de lui couper les fonds s'il ne rentre pas à Téhéran. Qu'à cela ne tienne, le prince Ali Réza qui a une très belle voix, se prépare pour une carrière de chanteur à l'Opéra. Le Shah qui a peur des scandales fait marche arrière.

  --  Très bien, tu l'as épousée sans mon autorisation, tu m'as fait très mal, mais je te pardonne. Je te demande au moins de ne pas avoir d'enfant.

 Pas de chance, je suis déjà en formation dans l'utérus de ma mère. Le fait qu'elle soit enceinte s'ébruite et finit par revenir aux oreilles du souverain. C'est alors une pluie d'émissaires qui s'abat sur l'appartement de mes grands parents français, Léon Cholesky et Yvonne Bouchez, au n°2 de l'avenue Bugeauld à Paris. Ma mère me racontera plus tard l'état de stress et d'angoisse qu'elle a connu durant toute sa grossesse et comment la peur de voir partir celui qu'elle aimait, la tenaillait. On sait aujourd'hui, à quel point le stress ressentit par la mère, peut être nocif pour le foetus, merci mon oncle!

Finalement le Shah l'emporte. Quelque semaines après ma naissance, mon père, prétextant d'aller acheter le journal, part en Iran pour ne plus revenir. Quatre ans plus tard  pourtant et n'y tenant plus, il écrit à ma mère. Il lui demande de venir le rejoindre incognito en Iran. Chose dite chose faite, ma mère prend le passeport d'une cousine qui lui ressemble, y ajoute les photos de mon frère et moi et nous voilà partis pour le lointain Orient.

 L'Iran ça dépayse, surtout à l'époque. Nous vivons au fond d'un grand parc ombragé, le parc Amine Dowlé, et les soirs, ma mère va retrouver son époux, en cachette au palais.

 Mes grands parents français nous ont accompagnés et leur autre fille, tante Yveline, qui a elle aussi épousé un iranien et a déjà une ribambelle d'enfants, vit avec nous.

 En Iran, je découvrais la nature à un niveau qui n'est pas toujours accessible aux petits parisiens. Avec une exitation folle, je me plongeais par exemple, dans le monde des grenouilles. Au bord du bassin où elles pullulaient, j'observais leur cycle de reproduction. Il y avait tout d'abord les tétards. Ils n'étaient qu'une boule avec deux yeux et une queue. Puis, leurs pattes arrières poussaient, suivies de leurs pattes avant et enfin leurs queues tombaient. Ils devenaient alors de minuscules grenouilles. Je me souviens avoir été passionné par cette suite de transformations. Ils y avait aussi les petits scorpions bruns et noirs que je déterrais et incorporais dans mes jeux de guerre. les corbeaux qui souvent descendaient des grands arbres et se réunissaient en communautés dans les allées. J'allais à leur rencontre mais ils n'étaient pas toujours très accueillants. Les bourdons et les abeilles qui m'ont souvent piqué et dont j'apprenais finalement à me méfier. Le soir enfin, il y avait les chauves-souris que l'on voyait virevolter à la lumière des lampes à pétrol et qui venaient danser tout autour de notre maison. Je me souviens qu'une fois, l'une d'elles était entrée dans notre chambre et nous l'avions attrapée pour l'étudier. Avec mes cousins nous montions aux arbres, parfois très haut, nous cachant dans leurs branchages comme dans un repaire imprenable. Il y avait aussi des arbres plus petits qui donnaient des fruit. Mes fruits préférés étaient les toûts et les shahtoûts. Nous les cueillions jusqu'à nous rendre malades, les enfants ont parfois du mal à arrêter de prendre ce qui est bon.

 J'aimais ces soirées d'été où le ciel, encore non pollué de Téhéran, nous offrait ses milliers d'étoiles. Elles semblaient éclore, une à une, du chant du muézzine. Le rythme de la vie était alors encore à vitesse humaine. Comme si les hommes avaient tout leur temps pour vivre et que rien ne pressait. Comme si chaque journée méritait d'être vécue pour elle-même et non comme un simple échelon.

J'aimais ces déjeuners interminables dans le parc, auxquels se mèlaient des prêtres Lazaristes échappés de la Mission Catholique. Je pense ici au père Kévran, breton de plus d'un métre quatre vingts dix qui devint presque un membre de notre famille. Je pense aussi au père Goyaud qui avait crée le "Premier Téhéran, Scouts  de France". Nous vivions dans un microcosme franco-iranien qui, aujourd'hui et avec le recul, me semble avoir possédé le meilleurs des deux mondes, l'Orient et l'Occident.

Tout n'a pas toujours été noir dans ma vie, je l'avoue franchement. Sans quoi, elle aurait été tout bonnement impraticable. Le bonheur n'est jamais loin. Il apparait dès qu'on se pose et communie avec l'instant; ce que les enfants savent faire spontanément mais que les adultes ont oublié. Pas demain ni même dans cinq minutes, mais juste maintenant. On réintègre alors l'Etre et l'on découvre avec émerveillement le lieu où l'on se trouve, comme pour la première fois. Ces moments ont alors une saveur particulière, magnifiés par le seul fait que l'on ne court après rien. J'ai connu un nombre incalculable de ces instants, seul au fond du parc, recueillis en moi-même, plongé dans ce silence fécondant et révélateur de ce qu'on est. Le bruit d'un bourdon, l'odeur des feuilles mortes ou celle des connifères, le cri d'un corbeau ou même le bruit monotone d'un avion très haut dans le ciel. Tout peut-être support à la méditation. Bien sûr que les enfants méditent. Dans cet exercice, ils sont souvent bien meilleurs que les prêtres ou les mollahs qui en font pourtant leur vocation. Les enfants ne savent simplement pas que cela s'appelle comme ça et, de toute façon, on ne les prend jamais au sérieux. Jésus nous a pourtant avertit : "Vous ne rentrerez au Royaume de Dieu que lorsque vous redeviendrez semblables aux petits enfants". Or, nous lisons ailleurs dans l'Evangile que le Royaume de Dieu vit déjà en nos coeurs, là où l'Etre et notre petit être ne font qu'un.

 Si j'aimais la nature et l'abrit qu'elle offrait contre le monde insensé des adultes, je dois avouer que je ne crachait pas non plus sur les jouets. A l'époque, il y avait deux marchands de jouets décents à Téhéran: celui de monsieur Grigorian et celui de Vovah, tous deux des arméniens. A force de me voir rôder dans leurs magazins, ils étaient devenu des copains. Ma mère m'achetait souvent des jouets, ne serait-ce que pour faire passer le goût amère des professeurs imposés par le Shah et des visites à ma grand-mère Pahlavi. Pourtant, je me souviens que mes meilleurs jouets ont souvent été des objets sans valeur: un morceau de bois que je prenais pour un poignard, une vieille couverture de livre que je jetais et faisais planner comme un avion, un petit soldat en plastique dépeint que j'affectionnais et avec lequel je pouvais jouer des heures durant, souvent, jusqu'à la nuit tombée. L'enfant doit pouvoir oublier le carcan muré des adultes, afin de se retrouver un peu lui-même, afin simplement de pouvoir respirer.

 Nous vivions tous dans cette immence maison de l'époque Ghadjar. Colonnade, petites fenêtres, toit en tôle de fer. Dès le matin, tous les enfants jouaient au parc. Il y avait mon frère, Christian, et moi, plus tous les enfants de ma tante: Riri ( à l'époque elle était presqu'adulte et ne jouait pas), Phillippe, Jean-Yves, Jacquot et Patricia. Les jumeaux, Jean-Marie et Marie-Christine, n'étaient pas encore nés.

 Les parents avaient toujours tout un tas d'invités. Il y avait les Nassiri, les Déhnad, les Sardari, les Chahidzadeh, toutes des familles franco-persannes. Il y avait des prêtres et des bonnes soeurs et mademoiselle Antoinette avec sa Vespa. Il y avait de temps à autre la famille de mon oncle, le professeur Farahmand. Il y avait aussi monsieur Amiac, notre professeur de calcul, qui était enrôlé de force par mon grand-père français, pour jouer aux échecs. Notre vie s'écoulait heureuse et paisible dans un Iran en paix, où la religion n'était pas encore un problème. Tout semblait vouloir nous sourire, jusqu'à ce qu'à l'automne 1953, le destin en décide autrement.

 Un matin  je découvrais tout un tas de gens dans la chambre de ma grand-mère, Yvonne, où nous prenions généralement le petit déjeuner. Des hommes et des femmes que je ne prenait pas le temps d'identifier. Je reconnaissais le père Toulemonde, il tenait dans ses bras ma mère qui pleurait. Ma tante, Maman Yveline, comme on l'appelait, vint alors vers moi. Elle me prit dans ses bras comme pour me réconforter, elle aussi pleurait. Mon père venait de se tuer en avion et j'avais sept ans.

 Aujourd'hui encore, la plupart des iraniens pensent que mon père a été assassiné et pointent du doigt le Shah lui-même ou alors les anglais qui sont ancestralement considérés par les iraniens comme d'éternels comploteurs. Pour ma part je ne vois pas tellement de raisons pour un tel assassinat. Souvenons-nous que lors de l'évinction de Mossaddegh notament par la CIA, mon père s'était battu dans les rues de Téhéran pour remettre son frère au pouvoir.

 De plus, si chez nous c'était le drame, le Shah dans son palais ne semblait pas non plus à la fête. Il venait en effet de perdre en la personne de son jeune frère, son prince héritier. Or, la constitution iranienne lui imposait d'avoir en permanence un héritier désigné, afin que s'il lui arrivait malheur, la dynastie des Pahlavi demeure. Le problème qui se posait au souverain était que ses demi-frères ayant du sang Ghadjar ( dynastie précédente ), ne pouvaient constitutionnellement pas règner. Le Shah devait donc soit répudier Soraya qui ne pouvait lui donner d'enfant, soit abdiquer. Or, le Shah était très amoureux de Soraya et il comptait sur les progrès de la médecine pour la voir un jour enfanter. Que faire?

 C'est le ministre de la Cour, monsieur Alâ, qui lui souffla la solution.

  --  Magesté, ne vous tourmentez pas, il existe un recours. Le fils de votre défunt frère peut régner.

  --  Quoi? Le petit français? Mais on ne sait même pas où il est,  ni si sa mère sera d'accord!

  --  Magesté, la Constitution n'interdit que le sang Ghadjar, souvenez-vous, votre première épouse, Fowziah, n'était pas non plus iranienne. Quand à l'enfant, il est ici à Téhéran. Sa mère se cache avec lui, mais nous les avons repérés, elle sera bien obligée de nous obéir.

 On s'arrêtera ici quelque instants pour déguster l'ironie du destin. Ce enfant, né d'une française et que le Shah avait interdit à son frère de procréer sept ans plus tôt, aujourd'hui il l'arrachait à sa mère pour sauver à la fois son trône et son amour.

 Très vite nous fûmes informés que le souverain voulait me séparer de ma mère. Je sentais l'angoisse monter en moi et me serrer la gorge et le coeur. L'idée même de ne plus voir ma mère m'était insupportable. Pour moi c'était la panique totale. Chaque jour apportait sa dose d'informations dangereuses. Le Shah voulait me placer dans cette pension en Suisse où mon père et lui-même avaient étudié. Finalement une bonne nouvelle pointa. Le Shah, dans sa grande clémence, acceptait que ma  mère m'accompagne durant le voyage jusqu'en Suisse, et ce , à titre de bonne!

 Notre première escale fût Rome et nous logeames à l'hotel Excelcior, Via Venetto.  Le Shah avait délégué pour me surveiller durant le voyage, un certain monsieur Mehran. De mon point de vue d'enfant, celui-ci ressemblait à s'y méprendre, à un gangster d'une bande dessinée de Spirou et Fantasio. Il avait interdit que je quitte la chambre par peur que ma mère ne me kidnappe et j'y passait tout mon séjour dans la capitale italienne. Néanmoins, mon cas intéressait la presse et un jour je vit une énorme caméra de télévision apparaitre, derrière la fenêtre, sur son bras téléscopique. Les journalistes se succédaient. La tension montait car si en Iran le souverain avait tous les pouvoirs, en Europe les gens n'appréciaient pas toujours que l'on arrache un petit à sa mère. Cinq mille mères italiennes signèrent une lettre de soutient qu'elles nous envoyèrent. Même si les autorités italiennes restaient du côté du Shah, monsieur Mehran préféra, par prudence, poursuivre le voyage jusquen Suisse, pays ancêstralement inféodé au pouvoir de l'argent.

 Notre seconde escale fût  donc Genève. Il faisait déjà froid. L'un de mes oncles français, Frederic Helt, sa femme kliout et leur fils Eric vinrent nous y rejoindre et nous tinrent compagnie. Ma mère reçu le soutient de la reine d'Angleterre à travers son ambassadeur et les sbirrs du Shah se dépéchèrent de m'emmener vers la fin du voyage, la pension à Gstaad. Celle-ci ressemblait fort, pour l'enfant que j'étais, à la prison après une longue déportation. Plusieurs fois je m'évadais de cette pension dont j'avais horreur. Le directeur, monsieur Racine, ainsi que les professeurs, étaient très désagréables et me punissaient souvent. Des heures durant je me réfugiais alors dans la forêt avoisinante. Celle-ci était blanche de neige et recelait une paix profonde. L'air y était vif et enivrant et j'y avait un tas d'amis. Enfin, surtout des écureuils et des oiseaux. Le problème avec ce genre d'escapade c'est qu'il fallait bien, le soir venu et ne serait-ce qu'à cause du froid, me rendre aux autorités pénitencières. Heureusement je ne restais pas trop longtemps dans cette pension pourrie car ma mère, mon héros, finit par m'en libérer. Un jour où je rentrais de la pension au village de Gstaad pour visiter ma mère, tout était prêt. Un employé de l'ONU avait accepté de nous emmener avec sa voiture, immatriculée corps diplomatique, et de nous faire passer la frontière à Annemasse. Derrière, toutes les polices suisses me recherchaient. Nous prîmes le train du soir et aux premières lueurs de l'aurore, nous rentrions en gare à Paris. Je ressentais de la gratitude pour ma mère et savourais la liberté.

 A Paris nous logeames tout d'abord chez tante Henriette, une amie de ma grand-mère qui n'était pas de la famille mais que nous appelions ainsi par amitié. Puis, nous logeames chez les Marlia, un couple d'amis de mes grands parents. Enfin, et pour des raisons financières, nous nous retrouvames à Saint Prix, un petit village près d'Enghins. Pendant ce temps le Shah recherchait encore à me récupérer. Il finit par dépécher son demi-frère, le prince Hamid Réza, avec pour mission  de me rammener en Iran. Le président René Coty lui fit savoir qu' en France j'étais français et qu'il conseillait au souverain de négocier avec ma mère.

 Celle-ci accepta de retourner avec moi en Iran, à condition que je vive auprès d'elle et qu'elle décide de mon éducation. Le Shah demanda en retour que je reçoive en plus, une éducation de roi, c'est à dire des tuteurs qui m'enseigneraient toutes leurs histoires de Cour, plus le persan et l'anglais.

 La parenthèse d'horreur semblait être close même si certaines choses restaient  pour moi, largement intolérables. Parmi celles-ci il y avait la visite mensuelle à ma grand-mère iranienne. Les jours où l'on me conduisait à son palais c'était l'horreur totale et l'angoisse me montait au coeur. En fait, déjà la veille je déprimais.

 Elle me recevait dans un très grand salon sombre, avec une dame d'honneur à l'expression de circonstance. Un serviteur révérencieux et effacé, apportait  invariablement du sirop à la cerise, le sharbaté albalou. Lorsque j'arrivais, elle me serrait dans ses bras et m'embrassait en me pleurant dessus. Je lui rappelait mon père, son fils décédé. Après de longues minutes de cette folle étreinte, elle m'asseyait à côté d'elle, m'attrapant l'avant-bras dans sa serre noueuse, ses yeux tristes et incroyablement cernés, plongés au fond des miens. Elle me parlait alors de ma mère :

  --  Il faut que tu comprennes que cette bonne-femme là ( in zaniké ), n'est pas ta mère, c'est moi ta mère.

 Là, elle était vraiment stupide, car ma mère était vraiment tout pour moi et le résultat qu'auraient sur moi ses séances de reprogrammation seraient justes à l'opposé de ce qu'elle espérait.

 Le problème pour moi c'était que ma mère m'avait demandé d'être gentil  avec ma grand-mère sans quoi, me disait-elle, "ils vont penser que c'est moi qui te dresse contre eux". Je lui devais bien ça. C'est pourquoi, une fois par mois, j'allais voir une grand-mère qui n'avait rien compris et qui me faisait vomir.

 Avec le recul, je dois cependant avouer que cette grand-mère que je haissais, m'a beaucoup défendu et aidé. A la mort de mon père, par exemple, tous ses biens avaient été volés par la Cour. Même ses terres au Gorgan avaient été morcelées et les actes avaient disparus. Il ne restait que son palais et les meubles qui s'y trouvaient, plus un cannot gonflable pour la chasse au canard et quatre fusils. Afin que j'ai de l'argent pour vivre, ma grand-mère avait  fait vendre le palais de mon père à l'Etat qui cherchait un terrain pour construire un nouveau Parlement. Avec cet argent, elle acheta près de la petite ville de Kalaleh, à une soixantaine de kilomètres de la frontière de l'ex-Union Soviétique, 644 hectares de terres recouvertes de joncs. La terre était bonne, noire et profonde, il fallait juste des moyens pour arracher les joncs. Deux gros tracteurs "Lance" firent l'affaire.

 Elle fit aussi creuser un ghanât, sorte de tunnel souterrain qui, dirigé vers le Rostam Kuh, le mont qui dominait mes terres, canalisait les eaux souterraines éparses en un flot qui émergeait en une petite rivière. Celle-ci délivrait  assez d'eau pour irriguer nos plantations et même celles avoisinantes. Enfin elle fit venir des employés pour qui elle fit construire des maisons regroupées en trois villages: Aytchar, Barani et Toggheh. Elle confia l'entreprise agricole à un certain monsieur Gérayelli.

 Les professeurs que le souverain m'imposa pour me donner une éducation royale constituaient une torture supplémentaire. Il y avait  le général Varasteh qui avait haleine insupportable, le Dr. Meftah qui écrira dans ses mémoires que j'étais un enfant dérangé et instable ( il n'avait pas tort ) et le professeur Behrouz plus sympa, mais O combien barbant. Ils me faisaient tous trois horreur et je trouvais injuste et même inacceptable que mon frère n'ai pas à supporter cette torture.

 Mes visites au Shah étaient moins nombreuses que celles à ma grand mère. Il était aussi plus distant qu'elle et, surtout, il recevait aussi ma mère. Il s'informait auprès d'elle sur l'évolution de mes études, ne me parlant quasiment pas, ce qui en l'occurrence, était loin de me déplaire.

 La première fois que je me suis trouvé face à face avec le Shah, il était habillé en militaire avec cinquante centimètres carrés de décorations sur la poitrine. Ce jour là, il y avait Soraya à ses côtés. Debouts, comme figés, ils m'observaient dans un silence de mort. J'ai eût la trouille de ma vie et me suis sauvé dans les couloirs. Le Shah ne m'a jamais parlé comme un oncle à un neveu, il est toujours resté dans son rôle de souverain distant.

 Pendant six années j'ai joué le rôle de bouche trou pour la couronne d'Iran et en cela, j'ai l'impression d'avoir été totalement exploité. Le Shah avait besoin d'un héritier et il l'avait. Le reste, qui j'étais réellement, ce que j'aimais ou pas, il n'en avait rien à faire. J'ai palpé ma vie durant, à quel point les soi-disant adultes pouvaient être insensibles et inconscients de ce qu'ils faisaient subir aux enfants. Il y avait en eux quelque chose de profondément faussé que je ne pouvais définir, mais que je fuyais comme la peste. J'ai payé très très cher ce titre de prince héritier que je n'avais pas demandé et qui me faisait souffrir. Si cher que je ne laisserai pas aujourd'hui une bande de menteurs et d'arrivistes, dire que je ne l'ai pas été. Ce n'est pas que je revendique quoi que ce soit, le pouvoir politique ce n'est pas mon truc, mais je ne serai pas manipulé deux fois, non, non, non.

  En 1960, Farah Diba donnait enfin au Shah le fils tant attendu: Réza Pahlavi. Ceci eût pour don de me désatteler du char de mon royal esclavage. Mon expérience de prince héritier et l'horreur qui l'a accompagnée, le tout branchée sur une naissance extrêmement traumatisante, m'avait laissé fragilisé, déstabilisé et pathologiquement assoiffé de liberté. Il est important pour la compréhension ce récit que je transmette au lecteur ce que représente vraiment pour moi la liberté. Elle est en effet au coeur de la quête de toute ma vie. A cette fin, je dois évoquer ici, ce que j'ai découvert à travers le travail que je ferai sur moi-même, des décennies plus tard, avec pour thérapeute personnel Arthur Janov, le père de la Thérapie Primale.