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La fille d Imran Chapitre 20-28
Written by Patrick Pahlavi   


Malgré le peu de temps écoulé depuis son départ pour la montagne, Marie a l'impression d'avoir toujours vécu en ces lieux avec Sakina. Un soir elle lui raconte le miracle dans le temple, sa consécration et son amour pour le jeune homme. Enfin, lorsqu'elle en vient à la honte et au rejet de ceux qui étaient les siens, Sakina la dévisage longuement, puis dans un murmure.

Chapitre 20.

 

Malgré le peu de temps écoulé depuis son départ pour la montagne, Marie a l'impression d'avoir toujours vécu en ces lieux avec Sakina. Un soir elle lui raconte le miracle dans le temple, sa consécration et son amour pour le jeune homme. Enfin, lorsqu'elle en vient à la honte et au rejet de ceux qui étaient les siens, Sakina la dévisage longuement, puis dans un murmure.

 

  --  Ils n'ont vraiment rien compris.

 

Puis hochant la tête avec tristesse, comme quelqu'un qui découvre un immense gâchis.

 

  --  Ils t'ont jeté dans une immence solitude.

 

Marie commence par les défendre. Se culpabilisant et donnant toutes les raisons pour expliquer et pardonner leur façon d'agir. Mais la vieille l' interrompt.

 

  --  Tu sais, ici personne ne nous entend. Tu peux reprendre ce qui est à toi. Tes larmes et l'abandon que tu as ressentit, même s'ils sont très anciens, ils t'appartiennent. Tu ne les a pas voulus. Ce n'est pas une faute de les ressentir.

 

Interloquée, Marie garde le silence. D'un coup, Sakina a fait sauter les verroux culpabilisants qui maintenaient en profondeur les mémoires vives de son ressentir. Les souvenirs et la douleur qu'ils contiennent, remontent, pêle-mêle, se bousculant dans sa tête et dans son coeur. L'incompréhension de ceux qui pourtant auraient voulu l'aimer, l'ignorance dont ils ont fait preuve pour tout ce qui touche au sentiment et donc à la Vie, n'ont fait qu'élargir le gouffre où l'avait plongée la mort de son père. Toutes ces souffrances figés par le froid, remontent en un flot tumultueux, à la chaleur de Sakina. La jeune femme sent son ventre et son coeur se réchauffer, comme s'ils reprenaient vie. L'odeur des larmes escamotées lui remontent au coeur, à la gorge, pour finalement mouiller ses yeux et faire trembler sa voix.

 

La vieille est attentive. Elle l'écoute comme un puits où se déverse la souffrance de Marie.

 

A présent les larmes coulent sur le visage de la jeune femme. Autorisée par la présence même de son amie à reconnecter et ressentir, cette profondeur en elle qui était occulté, Marie, la bouche grande ouverte, vomit son chagrin. Sa peine monte en spirale. Son corps se tord sous les couvertures, comme celui d'un enfant desemparé.

 

S'approchant plus près, Sakina lui prend la main, puis, voyant ses larmes redoubler, elle la prend dans ses bras et la berce. Cette chaleur supplémentaire a pour don de la faire hurler de douleur.

 

  --  Maman, maman, je veux papa.

 

Sakina ne dit plus rien. Laissant son amie faire, elle n'est plus qu'un vase qui la contient. Pendant près de deux heures elle laisse Marie, accrochée au ressentir, vider ce qui stagnait en elle depuis trop longtemps. Elle l'aiguille  par moment, lorsqu'elle sent que Marie se retient.

 

  --  Laisse aller, toute cette souffrance n'a rien à faire en toi. N'ai pas peur de t'en débarasser.

 

Tard dans la nuit, le feu projette sur les rochers, l'ombre démesurée de la vieille berçant Marie. Tard dans la nuit, les bêtes des alentours, écoutent sa libération.

 

Lorsqu'épuisée, Marie s'arrête enfin, Sakina sort de son silence fécondant.

 

 --  Tu viens d'ouvrir une porte, mais il te faudra bien des lunes pour tout vider. Ne cherche pas à hater les choses. Laisse faire, laisse parler ton coeur. Tu sais, comme le cours d'eau qui coule comme il veut.

 

 

 

 

 

 

Chapitre 21.

 

Les battants de la mémoire largement ouverts, le souvenir, trop longtemps occulté, remonte à flots. Marie dévide son passé. Son insurection intérieure monte en scandant son besoin d'amour. Ce sentiment trahi, baffoué, étouffé par l'aveuglement d'un monde qui paradoxalement n'avait pas la volonté de lui nuire.

 

Le masque des rapports sociaux stéréotypés, aussi nécessaire à l'enfant livré à un monde insensible qu'une armure sur un champs de bataille, s'en va en lambeaux. La jeune femme redécouvre la lampe de son coeur et son inéffable souveraineté. Tout cet harnachement d'handicapé, qui de génération en génération passait pour notre condition normale, est démystifié. C'est la force primordiale qui en Marie prend le pouvoir, et quel pouvoir!

 

La moindre expression de sa jeune amie, trouve un écho au coeur de la vieille. Sa très grande capacité d'écoute et d'accueil, engage la profondeur de sa compagne dans un processus de vidange irrésistible et irréversible. Marie n'a plus qu'à laisser le sentiment émerger des méandres inscrites en elle, pour que l'enfant confisquée s'exprime librement. Le coeur entame sa réunification.

 

 --  Sakina, je ne veux plus jamais te quitter. Je t'aime et j'ai terriblement besoin de toi.

 

 --  Eh bien, tu vivras ici, il y a largement assez de place pour deux.

 

 --  Je voulais te remercier, pour avoir pénétré ce territoire qu'interdisait ma souffrance. Pour lui avoir donné la chaleur nécessaire à ce qu'il s'exprime. Personne ne m'a jamais vue, ne m'a jamais permis d'exister, comme tu le fais.

 

Mue par une vitalité trop longtemps détournée, la jeune femme se lève comme pour étrenner son nouveau corps palpitant, déverrouillé et tendre. Ses yeux brillent de larmes qu'elle porte comme des joyaux. Puis, regardant Sakina avec un sourire connivent.

 

 --  Viens, allons marcher.

 

La vieille se lève comme si elle n'attendait que ça et toutes deux s'éloignent dans cette nuit bien trop sombre pour des êtres si fragiles.

 

Le torrent sous la lune, danse comme un serpent lumineux. Elles remontent le sentier en l'écoutant chanter. Puis, pénétrées par sa fraicheur et ses embruns, elles s'en retournent vers la caverne. Après un dîner frugal, la jeune femme s'endore, libre, comme une enfant apaisée.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Chapitre 22.

 

Au matin, la lumière dorée baigne Marie et Sakina qui progressent lentement sur le bord escarpé d'un profond précipice. Au terme d'une longue marche, elles atteignent un monticule boisé qui domine le vide, face au soleil. S'asseyant à l'ombre d'un vieux chêne oriental, elles goûtent le silence.

 

C'est une quiétude profonde qui incorpore et dépasse infiniment, les mille bruits de la nature. Un puits de paix qui avale le ciel, les montagnes, les arbres, l'air frais et même ce coeur qui bat dans la poitrine.

 

La jeune femme s'engouffre en elle-même, glissant dans un espace de pleinitude. Immersion dans ce Jourdain sans rives, au flot béatifique et cependant si familier. Marie connait sa première grande extase, mais il y en aura bien d'autres. Elle réalise combien L'Etre est proche, plus proche d'elle que sa propre carotide. Il faut vraiment être exilé de soi-même pour ne pas en avoir conscience.

 

Une libellule effrontée, se posant ici, puis là, avec le froissement sec de ses ailes de tulle, la ramène sous le feuillage. La vieille observe son amie du coin de l'oeil, invitant ses confidences.

 

 --  Je perçois une sensation d'extrême transparence, comme si tout n'était que contours sur contours d'une seule et unique présence, une seule et unique réalité.

 

 --  Oui, les formes ne sont que l'expression de cette essence que tu ressens au fond de toi mais qui est partout. Elle sous-tend la multiplicité de toute la Création. Nous ne divisons, en fait, que pour nous protéger. Mais c'est le piège où il ne faut pas tomber car, plus nous nous protégeons, plus nous sommes isolés et plus nous éprouvons le besoin de nous protéger à nouveau. On sort de ce cercle vicieux  en ressentant sa souffrance, comme tu l'a fait hier soir.

 

Tout là-haut, un aigle incline son vol et les deux femmes le suivent du regard dans sa glissade au raz des cimes.

 

 --  Regarde, il danse pour toi. Ton éveil le touche sois en sûre, comme il touche tout le reste de la Création. La Réalité n'étant pas divisible, rien de ce qui en fait partie ne peut plus t'ignorer.

 

La jeune femme ressent l'amour qui vivifie son corps à chaque respiration. Pen- dant longtemps elle suit l'aigle, comme si c'était son frère qui tournait là-haut.

 

Enfin, sentant l'heure venue de partir, les deux femmes redescendent de roches en roches, jusqu'à une petite gorge où serpente un sentier remontant vers leur repaire.

 

S'adossant un moment  à la muraille, elles observent un lézard  immobile qui les regarde en retour et s'empiffre de lumière.

 

L'après-midi n'est pas loin de s'achever lorsqu'elles arrivent à la grotte.

 

Ayant ouvert les portes profondes qui cloisonnaient son coeur, Marie entre progressivement en possession de sa réalité intérieure. Tout l'univers est Esprit mais l'on ne réintègre ce dernier qu'en réintégrant tout d'abord notre corps, même s'il semble fait de matière. Elle découvre à quel point la nature est encline à accueillir l'être humain et à le respecter, à condition toute fois que ce dernier soit vraiment lui-même, et qu'il se respecte en premier.

 

En épousant la profondeur de ce qui est, on devient vulnérable certes, mais aussi capables de communiquer avec le monde réel et vivant.

 

Cette incroyable découverte, Marie ne cessera plus de la consolider et de l'approfondir. Au fur et à mesure qu'elle descend en elle même, son contact à la nature va en s'intensifiant. Son amour venant de l'Etre même, elle devient receptive à toute bête, toute plante et toute chose. Elle soigne les animaux blessés et, en retour, reçoit leur affection. C'est ainsi qu'un couple de renards et une vieille chouette s'attachent à elle. Leur tendresse lui ouvre les portes des moindres recoins du soir. Il n'existe plus rien pour elle qui soit sauvage ou étranger. Elle comprend à présent comment Sakina a chassé les loups lorsqu'elles se sont rencontrée.

 

 

 

 

 

 

 

 

Chapitre 23.

 

A mesure que son coeur s'ouvre et qu'elle désactive les charges du passé, Marie reprend contact avec sa vie certes, mais au delà, avec la Vie toute entière car celle-ci n'est pas divisible. La Vie c'est le Réel tout entier. Plus on est au contact de soi-même et plus on est au contact du monde, y compris le plus éloigné. Les bêtes, même les plus sauvages, connaissent notre ressentir et savent lorsque nous en sommes déconnectés. Désormais la vie de la jeune femme parle à la Vie, sous quelque forme qu'elle se présente. Les renards et la vieille chouette le savent mieux que personne. Jour après jour, ils apprennent à la connaitre et à l'aimer.

 

Un beau jour, Marie et Sakina, suivies par les renards et précédés par la chouette, partent pour la source de Tasnim. On dit que cette source bien que terrestre, coule aussi au Paradis.

 

Après plusieurs heures de marche, notre petit groupe arrive enfin à la source bénie. C'est un vallon circulaire à l'herbe tendre et aux arbres enchevêtrés. Leurs branchages forment une voûte qu'on appelle le Monastère de Tasnim. L'eau jaillit entre deux roches auprès desquelles pousse un vieux figuier aux fruits édeniques. La nuit est tombée. Les deux femmes s'agenouillent et boivent l'eau miraculeuse avec recueillement.

 

Le précieux nectar procure à nos amies une étrange felicité qui les ravit dans leurs coeurs et leurs âmes et décadenasse leurs senses et leurs corps. Elles découvrent en cette nuit de grâce, que notre monde soi-disant banal, est en fait l'expression d'un unique et formidable mystère sans limites ni formes.

 

Elles sont inexorablement transportées vers les degrés de l'extase. Les renards et la chouette s'étant blottis tout contre elles, nos cinq amis connaissent le secret des étoiles qui est que l'Etre est avant tout Conscience d'Etre. C'est au coeur de ce repos sans fond que jailissent la Paix, la Joie et l'Amour.

 

Au plus haut de la révélation, ils traversent la nuit comme au delà du temps. Ils assistent au déclin des étoiles, puis, au lever d'un soleil qui colore l'espace de toutes les vibrations du Réel. Curieusement, bien que personne n'ait dormi, aucun de nos amis n'éprouve la moindre fatigue. La Paix de l'Etre a prit soin de leur fatigue. C'est, chargés d'exubérance et de Vie qu'ils prennent le chemin du retour.

 

Cette expérience a pour don d'affaiblir encore les vestiges des défenses traumatiques en Marie. Le soir, à la grotte, elle hurle une fois de plus le départ de ce père qui ne devait jamais revenir.

 

 

 

 

 

 

 

 

Chapitre 24.

 

Après cette expérience mystique, l'intensité de l'Etre Primordial se fait de plus en plus forte au coeur de la jeune femme. La certitude s'impose que ce n'est pas elle qui vit et vibre, mais plutôt, la Vie qui daigne prendre son humble fréquence. Comme la fois avec l'Archange, elle sent la Joie l'envahir bien que l'imminence du changement semble inexorable.

 

C'est au crépuscule, alors que Marie cueille des mûres pour le repas du soir, que les contractions péristaltiques l'assaillent de façon imprévue. Trop loin pour être entendue de Sakina, elle s'accroupie au pieds de l'arbre. La douleur est si forte qu'elle supplie.

 

 --  Plu à Dieu que je sois morte, totalement oubliée.

 

Mais l'enfant sacré, qui arrive puissament, nait dans un mouvement naturel. Sitôt venu au monde il la réconforte. Une lumière bleuté l'entour et sa voix semble venir de partout et de nulle part.

 

 --  Ne t'attriste pas. Ton Seigneur a fait jaillir un ruisseau à tes pieds. Secoue le tronc d'arbre, il fera tomber des fruits frais et mûrs. Mange, bois et cesse de te lamenter. Lorsque tu verras quelque mortel, dis: J'ai voué un jeûne au Miséricordieux, je ne parlerai à personne aujourd'hui.

 

La lumière bleuté se dissipe et Marie dépose l'enfant sur son coeur. La vieille qui s'était inquiété de la longue absence de la jeune femme, la découvre avec l'enfant. S'approchant  avec précaution elle murmure.

 

 --  Ne dis rien, je sais, tu ne dois pas parler.

 

Marie lui montre le cordon ombilical. Mais Sakina la rassure.

 

 --  Bah, rien ne presse, laissons-le respirer quand il le voudra.

 

Respirer c'est être à l'unisson avec l'univers, en accord avec l'éternelle pulsation. Pour l'heure, notre nouveau-né jouit de deux systèmes distincts de respiration. Celui de sa mère, sur lequel il reste branché et le sien propre qui expérimente prudemment l'air ambiant.

 

Le voilà sorti de l'onde, cet enfant promis par l'Archange. Vulnérable et fragile, il nous offre néanmoins son coeur sans le moindre écran. Posé à même le ventre de sa mère, c'est en pleine conscience de lui-même qu'il va rencontrer le sein.

 

Pendant deux années en effet, si l'allaitement est complet, l'enfant boira ce lait fait pour lui, tout en écoutant le battement de ce coeur qui l'a bercé depuis son tout commencement.

 

Au dessus de sa tête le ciel scintille et clignote, alors que le feuillage s'incline et chuchote dans la brise du soir. Tout est calme et silencieux. La chouette se pose délicatement et se rapproche de Marie.

 

 

 

 

 

Chapitre 25.

 

La nuit est bien avancée lorsque les deux femmes retournent à la grotte, emportant leur fragile et inestimable trésor.

 

Leur activité est désormais entièrement centrée autour de cette nouvelle vie. Elles vont et viennent, comme les abeilles butineuses, sans cesse accaparées par de nouvelles tâches. En effet, c'est être inlassablement à l'écoute que de s'occuper d'un enfant. Il ne peut ni se nourrir, ni se protéger contre le danger, ni se soigner lorsqu'il est malade, ni se garder au chaud et au sec, ni se laver. Tout doit lui être donné, dans la bonne mesure et au bon moment, car son rythme doit être respecté.

 

Le soleil est haut dans le ciel, lorsque montent du sentier, des bruits de pas puis un appel.

 

 --  Sakina! Ohé!

 

Marie qui donne le sein, reste dissimulée, tandis que la vieille par au devant du visiteur.

 

 --  Ah Sakina, comme je suis heureux!

 

 --  Khizr! Quelle divine surprise!

 

Khizr qui lui aussi est un vieil ascète est un grand ami de Sakina. Aussi imprévu que le vent, il apporte toujours la richesse du savoir. Les deux ancêtres rayonnent du bonheur de se retrouver. Si leurs statures sont courbées par les ans, leurs yeux pétillent et leurs coeurs sautent et dansent. Ils pénètrent la caverne alors que la jeune mère s'est déjà rhabillée et berce l'enfant. Soudain, le vieillard aperçoit Marie.

 

 --  Ah ça, mais c'est merveilleux! Que la Paix du Ciel soit avec toi mon enfant.

 

 --  Je te présente Khizr, mon vieil ami, il est porteur du souffle qui ne s'éteint pas.

 

 --  J'apporte surtout du miel et du pain de Bethléem et aussi quelque pruneaux sauvages. Hum, j'arrive à point me semble-t-il pour célébrer l'avènement du feu.

 

La jeune mère intriguée par ces paroles interroge le vieillard.

 

 --  Du feu?

 

 --  Eh oui du feu. Et tu le connais toi, pour l'avoir embrassé, cela se lit sur ton visage. Tu as plongé au milieu des vagues de ce fleuve de feu, tu es devenu ce fleuve et soudain, tout s'est embrasé n'est ce pas?  Il y a vraiment quelque chose de sacré dans tout cela. C'est un lieu incorruptible qui vit au coeur de chacun. Là où les exigences, les suppliques et le désir qui engendre les vagues du conflit, s'estompent.

 

 --  Oui, c'est bien ça.

 

Le patriarche éclate de joie et enchaine.

 

 --  Mais plus simplement, c'est cette immense gratitude d'être la Vie, n'est-ce pas?

 

Leur conversation se poursuit et s'approfondit, de compréhension en compréhension réciproques.

 

La présence du vieillard est une intense source d'allégresse. Comme la lampe, il répand son mystère et sa chaleur pour l'âme. Nos trois amis bavardent, festoient et goûtent le bonheur. Après un temps, Marie revient sur le début de leur conversation.

 

 --  Mais pourquoi célébrer le feu?

 

Le sage marque un temps comme pour peser ses mots.

 

 --  Dans le feu il y a la lumière. A l'origine l'homme est lumière. Mais il en est presque toujours chassé par tout ce qu'il doit affronter depuis sa plus petite enfance. Lorsque devenu adulte il cherche à retrouver sa lumière, celle-ci se transforme alors en un feu dévorant que peu se risquent à affronter. Mais toi tu as eût ce courage. Tu t'es ouverte, tu t'es offerte au feu qui brûlait en toi et tu as retrouvé ta lumière. Et quelle clarté éblouissante brille en toi Marie! Que ton âme est belle mon enfant.

 

Khizr est avant tout comme un immence gouffre, un espace d'accueil qui ne juge pas. Il perçoit juste ce qui est sans aucune condamnation. Il sait que le mal que l'on peut faire n'émane que de la peine qui nous a contraint. Comme sa vieille complice, il offre aux autres la chance d'exister totalement, sans aucune censure, sans jugement.

 

C'est au tour de Sakina de parler. Elle raconte la formidable odyssée de Marie et le vieil homme n'en perd pas une miette. Il écoute les yeux fermés pour mieux s'imprégner de cette incroyable histoire. Finalement, Sakina ayant terminé, il la regarde intensément. Puis, avisant le coin de la grotte qui sert de berceau, Khizr fait quelque pas, s'agenouille et approchant son visage de l'enfant qui dort.

 

 --  Hum... Issa, Parole de l'Eternel, ton nom embrasera les hommes.

 

Puis se tournant vers les deux femmes, le regard inspiré, il cite  Jérémie et le Deutéronome.

 

 --  "Ma parole n'est-elle pas comme un feu? dit  l'Eternel". "Certes, l'Eternel ton Dieu est est un feu dévorant".

 

Se tournant  à nouveau vers l'enfant.

 

 --  Et toi Issa,  tu es la flamme qui l'exprime.

 

La jeune femme réalise en cet instant que Khizr accomplit les ordres venant de l'inconnaissable. Intutivement, elle sent l'immence gravité de l'instant. Le tout n'a duré que quelque minutes. Mais l'intensité a été si forte qu'elle a figé les deux femmes.

 

L'homme-destin reste trois jours à la grotte, où, tour à tour on le voit dispensant ses précieuses paroles, berçant l'enfant, mais aussi s'affairant aux tâches ménagères. Puisant l'eau, ramassant le bois ou se livrant à la cueillette des fruits sauvages. Marie garde de lui un goût de miel et l'impression d'un tourbillon de lumière.

 

Après son départ, la vie au camp reprend son rythme coutumier. Les deux femmes, absorbées par les soins qu'elles prodiguent à l'enfant, découvrent, sans cesse, de nouvelle significations à la venue et à  l'enseignement de l'homme-destin.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Chapitre 26.

 

A la caverne, les journées se succèdent, laborieuses. La jeune femme trouve que son amie s'active trop. Sakina ne se donne en effet, pas un instant de répit. Elle semble aussi devenue plus petite et plus courbée, même si dans ses yeux danse la même ardeur.

 

 --  Tu sais, tu te fatigue trop, Sakina.

 

 --  Ne te fais donc pas de souci, tout ira bien, je sais ce que je fais.

 

Mais la jeune mère n'est pas vraiment rassurée. Elle a l'impression que sa vieille amie devient par moments comme éthérée, que le moindre souffle pourrait l'emporter. Sakina s'obstine à nier toute lassitude et poursuit, imperturbable, son travail de fourmi. Son sourire rassure et porte Marie. Pendant trois semaines, il tient en échec ses inquiétudes. Un soir pourtant, la vieille se décide à parler.

 

 --  Je peux te le dire à présent. Oui, je sais que tu peux l'entendre aujourd'hui. Vois-tu, j'ai accompli ma mission. J'arrive à la fin de mon cycle. Je vais partir.

 

Marie, ne voulant pas comprendre.

 

 --  Mais, où iras-tu?

 

La vieille, irradiant d'une joie indicible, hoche la tête.

 

 --  Oh, pas bien loin je suppose car là où je vais la mesure n'existe pas. Je serai partout et toujours avec toi. Je ne t'abandonne pas, sois en sûre. Ce qui est réel ne peut jamais finir, et mon amitié pour toi est bien réelle.

 

Marie la regarde et ressent une fois de plus, comme pour son père et le jeune homme qu'elle aimait, le goût amer de l'abandon monter en elle.

 

  --  Pourquoi ceux que l'on aime doivent-ils sans cesse nous quitter? 

 

La vieille l'interrompt.

 

 --  Tout change Marie. Tout est en perpétuel changement. Mais ce n'est que l'extérieur des choses, car l'Essence elle, demeure intouchée par toutes ces transformations. Je m'en vais traquille, car je sais qu'à présent, tu ne garderas plus tes souffrances enfouies au fond du coeur, ton corps les évacura.

 

Les choses vont vite et l'angoisse n'a pas le temps de torturer notre jeune amie. Après une dernière soirée passée au coin du feu avec l'ancêtre, à discuter comme elles l'on fait tous ces derniers mois, Marie s'endort à côté de l'enfant . Elle fait un curieux rêve.

 

Elle se voit suivant Sakina sur un chemin rocailleux. Elles traversent une contrée qu'elle ne connait pas. Tout alentour c'est la guerre. Les hommes s'entre-tuent au nom du même Dieu. Avec des armes plus redoutables les unes que les autres, des armes qu'elle ne reconnait pas. La vieille la regarde avec tristesse.

 

 --  La Loi sans le coeur ne peut rien transformer et les hommes s'en servent au contraire pour hair et tuer. C'est ce que toi et ton fils devrez combattre, mais, ne te trompe pas, il y en aura très peu pour vous suivre. Peu importe les difficultés que tu rencontreras, ta tâche se borne à les avertir .

 

 Au réveil, elle découvre le corps de Sakina allongé sur la grêve, au bord du torrent. Avant de partir l'ascète a prit soin de ranger le camp. Elle a également préparé des langes, coupées dans de vieilles tuniques.

 

Marie pleure. Elle s'ouvre à la souffrance jusqu'au fond de son coeur, comme crucifiée au dedans. Rien ni personne ne pourra jamais remplacer Sakina.

 

Creusant le sol, juste à côté de la vieille, elle y roule son corps et le recouvre de graviers fraichement lavés. Elle reste longtemps assise, à ressentir l'âme de son amie comme pour la garder encore avec elle.

 

Après avoir beaucoup pleuré, Marie se lève, se découvrant soudain assez forte pour affronter une nouvelle phase de son destin. Elle ne ressent pourtant pas l'absence de Sakina. Il s'agirait plutôt d'un silence, comme lorsque la vieille l'écoutait les yeux fermés. Les journées qui suivent, elle s'active auprès du bébé et lorsqu'il dort, elle range le camp. Les soirs elle s'assied auprès du feu comme si la vieille était encore là.

 

La dernière nuit, elle la passe à regarder les étoiles, son enfant dans les bras.La mélodie du cours d'eau, le charme de la montagne, elle veut les ressentir une dernière fois.

 

 

 

 

 

 

Chapitre 27.

 

Au matin, c'est le chant de millers d'oiseaux qui annonce le réveil. La jeune femme prépare son bébé, place dans un vieux sac quelque provisions pour le chemin et, après un dernier adieu à Sakina et à ce lieu qui fût celui de sa renaissance, elle se met en route. Longtemps, elle marche dans cette nature qui provoque toujours son admiration. Les arbres, le ciel si pur et profond, les rochers et le torrent qu'elle longe et qui danse et chante à ses côtés, tout est emprunt d'une telle perfection!

 

Enfin, quittant les contreforts de la montagne, elle aborde un paysage plus valonneux aux arbres plus clairsemés. C'est tard dans l'après-midi qu'elle arrive en vue de Nazareth. Elle s'arrête un moment, au détour d'une colline, près d'un vieil olivier, pour contempler ce lieu qu'elle se sent capable aujourd'hui d'affronter.

 

A peine est-elle de retour chez les hommes que déjà un danger la guette. Une patrouille de romains qui, comme à l'accoutumée, finit sa ronde, a remarqué son voile bleu qui flotte. Le chef s'exclame.

 

  --  Mais c'est une jeune femme ma parole!

 

Les autres renchérissent.

 

  --  En plus, elle a l'air mignonne!

 

La soldatesque s'échauffe. Très vite des rires bestiaux, des gloussements et autres sifflets montent. Mais la pureté cosmique que ramène Marie de ses montagnes n'épargne rien ni personne. Le rayonnement qui émane de la jeune femme a un bien étrange pouvoir sur les romains. Les rires s'effacent à son approche, faisant place à une gêne respectueuse. Les hommes, abasourdis, ne comprennent pas ce qui leur arrive. Le chef revenant à lui-même, comme honteux de s'être surpris si vil, s'en prend soudain à sa troupe qu'il réprimande sans ménagement.

 

  --  Allons messieurs, un peu de tact, cessez donc de fixer cette jeune  femme, vous voyez bien que vous l'importunez!

 

Sur ces paroles il donne l'ordre de se mettre en route.

 

 

 

 

 

 

Chapitre 28.

 

Marie franchit le vieux porche. Elle retrouve son village inchangé. Elle sait  à présent qu'il lui faudra faire avec la folie des hommes qui piègent la lumière en eux, comme le font les trous noirs au firmament. Folie et égarement qu'aucune religion, aucune sagesse, ne sauraient vraiment changer, si elles n'ouvrent pas le coeur auparavant.

 

Arrivée devant la maison familiale, elle s'arrête, hésite un instant, puis pousse la vieille porte.

 

Lorsqu'elle pénètre, portant l'enfant dans ses bras, les siens sont là, qui la dévisagent, frappés de stupeur. Puis leurs regards se portent sur l'enfant. Finalement, Zacharie arrive à balbucier.

 

  --  O Marie, tu as fait là quelque chose de monstrueux! O soeur d'Aaron,  ton père n'était pas un homme mauvais, ni ta mère une prostituée. Tu nous a déja trahi autre fois et aujourd'hui tu nous déshonore.

 

Mais face à cet accueil, loin d'être chaleureux, la jeune femme reste paisible. Elle les invite à s'adresser à l'enfant. Son visage est emprunt du même sourire que celui de Sakina. Après la stupéfaction passée, le vieux prêtre s'insurge.

 

  --  Te moques-tu de nous Marie? Comment parlerions nous à un enfant au berceau?

 

C'est alors que de l'enfant émane un souffle irisé aux couleurs bleutées et qu'une voix emplit la pièce.

 

  --  Je suis en vérité le serviteur de Dieu. Il m'a donné le Livre, Il a fait de moi un prophète, Il m'a béni où que je sois. Il m'a recommandé la prière et l'aumône, tant que je vivrai, et la bonté envers ma mère. Il ne m'a fait ni violent ni malheureux. Que la Paix soit sur moi, le jour où je naquis, le jour où je mourrai et le jour où je serai ressucité.

 

Puis la lumière s'estompe. Pendant un long moment le silence plane sur l'assemblée. Marie les dévisage avec amour.

 

  --  N'allez pas répandre la nouvelle du miracle, comme vous l'avez déjà fait une première fois. Vous risqueriez de trahir encore ce que vous croyez adorer. Gardez pour vous ce à quoi vous venez d'assister. Laissez à mon fils le temps de gradir, il aura alors assez à porter. Mais pour l'heure donnez lui la chance d'être ce qu'il est: un tout, tout petit enfant.