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La fille d Imran Chapitre 10-19
Written by Patrick Pahlavi   


Un soir, le vieux Zacharie trouve le temple éclairé. Intrigué il entre et découvre Marie, toute seule, en train de manger.

Chapitre 10.

 

Un soir, le vieux Zacharie trouve le temple éclairé. Intrigué il entre et découvre Marie, toute seule, en train de manger.

 

--  Que fais-tu là mon enfant?

 

--  Je mange.

 

--  Mais, d'où te vient cette nourriture?

 

--  De Dieu.

 

--  De Dieu, oui bien sûr. La nourriture  nous vient toujours de Dieu mais, qui te l'a donnée?

 

L'enfant considère gravement le vieillard comme si elle devait tout lui expliquer. Puis, d'une voix forte.

 

--  Mais Dieu.

 

Alors fermant les yeux comme pour se concentrer, elle parle. Elle dit des choses que le vieux prêtre ne comprend pas, le confrontant directement au mystère.

 

Soudain, se matérialise sous le regard médusé du patriarche, un bol plein d'une nourriture blanche comme le riz et nacrée comme l'intérieur des coquillages.

 

 Il quitte le temple avec l'enfant pour avertir rabbi Daniel du miracle qui vient d'avoir lieu. Dehors la nuit est noire, criblée d'étoiles, comme pour donner au prodige l'écrin de son immensité.

 

--  Rabbi Daniel venez voir j'ai quelque chose à vous montrer.

 

Le rabbi s'habille en hate et les suit jusqu'au temple. Le bol sacré est toujours là. L'homme de foi l'inspecte minutieusement ainsi que la nourriture qui s'y trouve.

 

--  Ma foi, l'apparence est un peu bizarre, mais c'est un bol de nourriture.

 

Voyant son incrédulité, Zacharie regarde l'enfant puis demande:

 

--  Pourrais-tu recommencer?

 

La fillette recommence alors et sous le regard  abasourdit  des deux hommes, s'opère à nouveau le miracle. Puis quelque minutes plus tard les deux bols se dématerialisent dans une lumière bleutée. Pendant que le Grand Prêtre racompagne Marie à sa maison, rabbi Daniel reste seul dans le temple, à méditer.

 

 

 

 

 

Chapitre 11.

 

Désormais, la communauté de Nazareth va considérer la petite avec un respect contraignant. L'enfant qui a fait le miracle est consacrée. les adultes imposent à Marie tout un rituel pesant, qui correspond à leur acceptation du divin.

 

Même les enfants ont changé d'attitude envers elle. La crainte révérencielle ne laisse plus guère de place au jeu. La fillette s'enfonce dans sa solitude.

 

Grandissant dans cette ambiance suffocante, Marie ne peut même pas s'avouer qu'elle se sent prise comme dans un étau. Les enfants ont tellement besoin de croire que les adultes savent ce qu'ils font.

 

Curieux destin que celui de ces religions qui renforcent et sacralisent la prison de l'homme, alors que leur vocation était de l'en sortir. Le Créateur est Vie et il se manifeste à travers tout le crée. Il danse avec les flammes, s'épanouit avec les fleurs et s'envole avec les oiseaux vers d'autres étés. La prison, la seule, est celle qui nous soustrait à cette Conscience Infinie que nous sommes, comme une goutte au sein de l'océan est l'océan tout entier. Le statut de goutte isolée nous laisse au ventre un manque infernal qu'aucun artifice, même religieux, ne pourra jamais combler.

 

Afin de quitter cette prison et renaitre au soleil du Réel, il nous faut nous offrir totalement, inconditionnellement, à notre essence réelle.

 

Bien sûr, ce n'est pas chose facile. Nous cachons en nous, au creux de notre obscurité, tant de blessures qui vont brûler en pleine lumière.

 

C'est pourquoi, certains religieux préfèrent se cantonner aux défroques orgueilleuses et aux rituels surchargés, qui donnent l'illusion d'adhérer au grand jeu, sans avoir à en payer l'entrée. Dieu est à la fois l'évidence la plus éclatante et le mystère le plus profond. Ce paradoxe inhérent à l'essence même de l’infinité du Réel, doit demeurer entier, même si cela n'est pas pour réjouir pas notre égo manipulateur.

 

Ainsi, animés des meilleurs intentions, les sages de Nazareth, armés de leurs commentaires de la Loi, immolent l'enfant qui à fait le miracle, sur l'autel d'une tradition superficielle et borgne.

 

La petite fille est revêtue d'une tunique brodée de fils d'or. Elle est regardée, comme un animal rare que l'on vénère. Dorénavant, le peuple fait peser sur elle le poids de ses espoirs mais aussi de ses peines et de ses frayeurs.

 

Les grands prêtres, dont certains sont venus expressément de Jérusalem pour l'événement, scandent de leurs voix inspirées, le crédo de leurs pères. Le peuple le reprend en coeur sans oser le questionner et donc sans le comprendre.

 

Toute la population du village et des alentours, s'est réunie sur le parvis du temple, pour assister au sacre de l'enfant qui n'est qu'un massacre pour son coeur.

 

Les soldats de Rome rôdent, attirés par toute cette histoire de miracle. Ils veillent et notent tout ce qui se passe, afin de faire leur rapport au procurateur. Celui-ci se méfie en effet de l'étrange pouvoir que procure la foi à ce peuple qu'il méprise certes, mais ne peut contrôler.

 

 

 

 

 

Chapitre 12.

 

Les années passent et Marie est toujours enfermée dans son carcan sacerdotal, toujours encadrée par sa mère et Zacharie, à la fois fiers et concernés.

 

Pourtant, malgré les rituels et le respect de la population, l'enfant, par qui s'est manifesté le miracle, est durement éprouvée. Cela fait trois années que le prodige s'est produit mais Marie n'entend plus la voix de l'Ancien parler à son coeur. Plus rien. Elle se sent débranché de l'essenciel, entièrement livrée à la folie des hommes et exploitée. Elle a l'impression d'être un animal savant que l'on traine de foire en foire et qui aurait oublié tous les trucs qu'on lui avait enseignés. Mais la demande qu'exerce, sur elle, le monde extérieur est telle, que la jeune fille ne peut s'y refuser.

 

La religion,  au lieu de servir celui qui est Vie, assure plutôt la répression de l'angoisse qui couve au coeur des hommes. Elle étouffe et anesthésie la peine, qu'elle recouvre de son manteau conceptuel et vain.

 

Les années passent et la prison sacerdotale que les adultes ont jetée sur Marie semble avoir tout figé.

 

 

 

 

 

Chapitre 13.

 

Un jour néansmoins, dans cette existence grave, insipide et lancinante, le destin va se réveiller. Alors que Marie se rend à la source accompagnée de son amie Déborah, son regard croise celui d'un jeune homme qui travaille au marché. Un sentiment aussi puissant qu'inattendu  lui descend  jusqu' au fond du coeur. Marie est déchirée. La vie l'appelle à ce que sa condition religieuse lui refuse. Cette rencontre sacrilège, aussi brève soit-elle, est inadmissible pour cette jeune fille consacrée au Seigneur. Mais l'attraction est si forte, si incontrôlable.

 

Marie lutte contre ce tressaillement de joie pure. Elle est désormais habitée par cette division infernale que les hommes jettent, artificiellement, entre l'humain et le divin. Cette conception virtuelle qui ne tient pas compte de l'infinité de Dieu,  est vaine car l'expression du Réel ne peut-être fragmentée en son essence.

 

Au cours des mois que suivent, elle reverra plusieurs fois le jeune homme. Un jour, dans une ruelle, alors qu'elle se rend seule au temple, il lui barre le chemin. Ils s'observent un long moment sans rien dire, le coeur et la tête en feu. Un intense miroitement d'amour réciproque les unit, les emportant pour quelque instants très loin du monde. Puis Marie revient à elle et à sa destinée. Elle a l'impression d'avoir fauté. Anticipant sa fuite, le jeune homme l'implore.

 

--  Reste encore un peu. Je ne te veux pas de mal, je veux juste te regarder.

 

C'en est trop. Rebroussant chemin elle court. Elle rentre chez elle sans même avoir été au temple où l'attendait Zacharie.

 

Ce n'est pas du jeune homme qu'elle a peur mais d'elle même, de ses propres sentiments. Elle craint de ne plus pouvoir les dominer. Le lendemain Zacharie vient la voir.

 

-- Je t'ai attendu hier, nous avions des choses à revoir, que s'est-il passé?

 

--  Je ne me sentais pas très bien Grand Prêtre, je te prie de m'en excuser.

 

Désormais, Marie se terre. Elle a peur de rencontrer encore celui qui, à présent, vit dans son coeur et de ne plus pouvoir lui résister. Elle compte avec le temps qui, espère-elle, lui permettra de l'oublier. Elle se sent coupable et elle à peur.  Son sentiment ne répond plus aux critères qui lui sont imposés. Secrètement elle souhaite mourir. Un jour, à la limite de ce qu'elle peut endurer, elle s'interroge à mi-voix.

 

--  A quoi ça sert de vivre, mais à quoi ça sert?

 

--  Que veux-tu dire?

 

--  Marie sursaute. La voix d'Anne l'a sortie de sa révolte. Elle ne pensais pas être écoutée.

 

-- Ce n'est rien maman, ne te fais pas de souci, je suis juste un peu fatiguée.

 

Mais Marie à l'air trop tourmentée pour que sa mère ne soit pas inquiête. Celle-ci cherche à en savoir plus.

 

--  Qu'est-ce qui te tourmente Marie?

 

La jeune fille ne répond pas. Repliée sur elle même, le regard perdu au lointain, elle ne peut rien dire à sa mère. Comment lui avouer ce qui la tourmente et la consume intérieurement? C'est tout simplement impossible!

 

--  Pourquoi n'irais-tu pas passer quelque jours chez ton oncle à Jérusalem, cela te changerait.

 

--  Peut-être as-tu raison, mais cela fait si longtemps qu'on ne l'a pas vu, ne crois-tu pas que je vais le déranger?

 

--  Mais non, ton oncle t'adore et il sera fier de recevoir celle qui est consacrée à Dieu, ne te fais pas de souci.

 

Bien que désormais incertaine de sa consécration, Marie trouve l'idée séduisante. Que reste-il en effet, face à un problème insoluble sinon la fuite? Pourtant le destin ne leur laissera pas le temps de mettre à exécution ce plan salvateur. Il va trancher et de façon brûtale et dramatique.

 

Deux jours plus tard, alors que la jeune fille traverse la grande place, elle voit un attroupement devant l'échoppe où travaille le jeune homme. Obscurément elle pressent l'irrémédiable. Oubliant le sacerdoce qui la lie, elle court, écarte la foule et découvre le jeune homme mort, écrasé par une balle de tissus mal arrimée. Eperdue, les yeux noyés de larmes, elle s'agenouille auprès de lui. Elle affiche ainsi au grand jour, son amour pour le jeune homme qu'elle n'a du reste presque pas connu.

 

Nazareth est sous le choc. La fille consacrée au divin aimait un jeune homme! Les rumeurs malveillantes vont bon train. Anne et le vieux prêtre sont consternés. Quel déshonneur pour la famille, pour le Grand Prêtre et le village tout entier.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Chapitre 14.

 

Pendant ce temps, le procurateur à qui le chef de la cohorte fait son rapport routinier sur la fille consacrée au Dieu d'Israel, décide d'en finir. Ces affaires religieuses chez les juifs, ont toujours échappé à la mainmise de la légion, rendant la gestion de l'empire difficile, dans cette lointaine contrée. L'assassinat de la jeune fille, pourrait semer la division au sein de la communauté juive s'il semblait perpétré par un zèlote. Cela crérait une situation propice à ce que le procurateur intervienne et permettrait de nettoyer la région et consolider le pouvoir de Rome.

 

De retour au camp, le chef de cohorte donne l'ordre à un centurion d'organiser le forfait, de façon à ce que tout le monde pense que c'est là le crime d'un juif. C'est un contact nazaréen qui est chargé de la basse besogne.

 

A mille lieues de se douter de ce qui se trame dans l'ombre, Anne lutte contre la médisance que le scandale qui vient d'éclater, répand comme une trainée de poudre. Elle prend sa fille à part et la questionne. Celle-ci pleure. Elle ne peut que répéter:

 

 --  Je n'ai rien fait. J'ai observé les ordres du Grand Prêtre. J'ai même essayé de mon mieux de contrôler mon coeur mais en vain.

 

C'est plus que Marie ne peut en supporter. Un soir, à bout de nerfs et de patience, elle quitte les siens et se réfugie à l'est de Nazareth. Elle s'installe dans de vieilles ruines abandonnées. Rejetant le monde et sa folie, elle s'isole pour se protéger et méditer sur toute son aventure. Seule, sa fidèle amie Déborah connait le lieu de son repaire. La disparition de la jeune fille crée un nouveau choc dans le village.

 

Cependant, Anne et Zacharie espèrent encore la voir revenir. Rien en effet, à leurs yeux, ne justifie une telle disparition. Leur attitude n'a été dictée que par la Loi et il serait inpensable que Marie songe même à s'y soustraire. Pourtant les jours passent et l'inacceptable semble vouloir se confirmer.

 

Des voisins hypocrites, s'inquiètent faussement. Anne ne répond pas. Elle esquisse un geste de politesse et s'enferme un peu plus dans sa citadelle. Déborah qui comme à l'accoutumée, déploie des trésors de ruse pour apporter des vivres à Marie sans se faire remarquer, la découvre un jour entrain de lire la Tora.

 

 --  Mais, Marie, nous autres femmes n'avons pas accès au Livre, c'est la Loi!

 

Marie la considère avec tristesse puis lui dit dans un soupire.

 

 --  La loi des hommes Déborah, pas celle de Dieu.

 

Tourmentée et n'arrivant pas à comprendre le sens de ce qui lui arrive, Marie cherche dans la Loi une explication qui la délivrerait de cette situation qui la détruit intérieurement. Sa quête est intense et vitale. Jour après jour elle s'accroche, cherchant la Paix qui lui échappe. Le temps passe, meurtrier. Elle cherche à brûler les étapes mais la compréhension est lente à venir. Dieu n'est certes pas de ceux que l'on presse. L'homme doit savoir se plier et attendre.

 

La disparition de la jeune fille, presque concomitante à la décision du procurateur romain, trouble ce dernier. Pour lui, à l'évidence, il y a eût des fuites. Il ordonne une enquête pour démasquer les éventuels mouchards.

 

Le chef de cohorte, à son tour, convoque le centurion chargé de l'affaire et, très vite, ils arrivent à la certitude que le coupable ne peut être que le contacte nazaréen.

 

Il est midi lorsqu'un détachement de la légion vient le quérir à son domicile. L'homme est emmené sans explications. Sa femme pleure et se frappe la poitrine. Elle implore les romains, ne comprenant pas les motifs de cette arrestation. Les soldats partis, peu à peu, les nazaréens sortent de leurs maisons et dénouent leurs langues. Discutant sur la grande place, et dans les échoppes, chacun y va de ce qu'il croit savoir.

 

Des zélotes, vantards, nombreux en Galilée, prétendent quant à eux, que le nazaréen est l'un des leurs et qu'il faudra venger ce héros. D'autres se contentent de suppositions plus vagues, les plus circonspects préférant se taire. Enfin, les services de renseignement du clergé, menant une enquête discrète, cherchent eux aussi à déméler l'écheveau.

 

Cet étrange et mystérieux enlèvement comporte pourtant une certitude pour tous les habitants de Nazareth: Rome, du haut de son arrogance, a encore frappé.

 

 

 

 

 

Chapitre 15.

 

Une nuit, alors que Marie est sortie pour contempler les étoiles qui  lui semblent  beaucoup plus complices que la plupart des humains, un grand vent se lève. Un vent de cristal qui rend comme plus transparent le ciel. Marie sent son voile et ses cheveux flotter. Une immence joie l'envahit. Elle rit de tout son corps, découvrant au fond d'elle-même la certitude que le Parfait est dans chaque seconde, et que le mal ne peut finalement pas être, juste exister.

 

Puis le vent s'apaise et l'instant devient immobile, totalement unifié. D'un geste de la main, Marie rajuste son voile, son coeur bat à l'unisson avec toute la Nature. En un instant elle réalise le sens profond de toute sa destinée.

 

A mesure que la jeune femme s'ouvre à la profondeur de l'Etre, elle comprend qu'il ne faut surtout pas résister. L'Unité de l'Esprit s'étend jusqu'aux plus lointains recoins du firmament englobant tout le crée. Soudain, c'est la déscente. L'Archange, par stades de transformation successifs, plonge vers elle et se matérialise sous la forme d'un homme parfait.

 

Marie est anéantie par sa beauté, mais elle se ressaisit s'en remettant à Dieu.

 

 --  Je cherche la protection du Seigneur, si tant est que tu le crains.

 

Remplit d'amour pour ce petit bout de femme à la si grande destinée, l'Archange lui répond:

 

 --  Ne crains rien, je suis envoyé par le Seigneur des mondes pour t'annoncer la naissance d'un garçon parfait.

 

 --  Comment aurais-je un enfant, aucun homme ne m'a jamais touchée.

 

 --  C'est ainsi, ton Seigneur a dit: "cela m'est facile, nous ferons de lui un signe pour les hommes, une miséricorde venue de nous, le décret est irrévocable".

 

Un souffle bleuté enveloppe alors Marie qui se sent plonger dans l'extase. Elle tombe sur ses genoux, sans résistance. Ses lèvres dessinent des mots presqu'involontairement.

 

 --  Que ta volonté soit faite Seigneur.

 

Pendant tout un moment elle reste là, dans le silence, sous la voûte céleste, agenouillée. Puis se tournant vers l'ange.

 

 --  Que dois-je faire à présent?

 

 --  Mange et repose toi, demain matin tu partira vers la montagne.

 

L'Archange se dématérialise et s'estompe, la laissant seule au coeur de la nuit. Après un long moment qu'elle n'évalue pas, Marie se lève. Titubant et manquant de tomber, elle retourne à ses ruines et s'effondre sur sa natte totalement épuisée.

 

 

 

 

 

 

Chapitre 16.

 

Au matin, alors que le soleil éclair à peine le ciel à l'orient, elle scrute les montagnes. Elle ne leur avait pas vraiment prêté attention jusque là. L'ordre de l'ange est si vague. Marie se demande dans quelle direction elle doit aller.

 

C'est à ce moment qu'un corbeau bavard, passant lourdement au dessus de sa tête, lui indique la direction d'une montagne. Elle décide de le suivre. Souvent, la Vie nous parle sans un mot prononcé. Comprendre et écouter dépend de la confiance que nous faisons dans la raison même de notre existence sur la terre.

 

Laissant là ses quelque effets, Marie se met en marche alors que l'aube se lève.

 

Entre temps, Anne et le vieux Zacharie, trouvant le comportement de Déborah bizarre, et même mystérieux, comprennent qu'elle doit savoir où se cache Marie. Ils la questionnent.

 

 --  Comprends-tu que ton amie est malheureuse et qu'elle doit bien finir par rentrer? Nous ne lui voulons pas de mal, bien au contraire! Mais cette situation n'a que trop durée. Si tu sais où elle se cache tu devrais nous le dire. Tu ne lui rends

pas service à nous le cacher.

 

Finalement, Déborah ne sachant plus très bien où elle en est, cède, leur révélant le lieu du refuge. C'est en toute hate qu'ils quittent Nazareth, sortant par la porte Est du village, poussés par l'inquètude. Mais lorsqu'ils parviennent aux vieilles ruines, ils n'y trouvent qu'une natte, les rouleaux de la Tora et quelque restes de nourriture. Ils assailent la pauvre Déborah, la pressant pour savoir où son amie pourrait être à présent, mais elle n'en a bien sûr aucune idée.

 

Anne s'effondre.

 

 --  Nous n'aurions jamais dû agir comme nous l'avons fait avec cette enfant. Nous avons été injustes, nous ne l'avons jamais vraiment écoutée .

 

Zacharie baissant la tête.

 

 --  Pire, car même si nous l'avions écoutée, nous ne l'aurions pas comprise.

 

Puis quelque peu rêveur et dans un soupir.

 

 --  En plus, c'est par elle que le miracle de Dieu a été opéré!

 

Anne, le vieux patriarche et Déborah retournent, silencieux, au village. Perdus dans leurs pensées, ils ne savent plus que dire ni où chercher.

 

 

 

 

Chapitre 17.

 

Marie marche vers la montagne. Pour elle l'irrémédiable est en train de s'accomplir. Toute la nature lui semble miracle. En elle, le doute a cessé d'exister. Ce qui s'offre à sa vue est un rêve indicible. Le chant du cours d'eau, le frémissement des arbres, les senteurs extatiques des buissons, les tons changeants des ombrages, les silhouettes étincelantes des nuages, c'est un voyage dans une terre enchantée. Un périple ensorcelant qui ruisselle de la gloire et de la grandeur de Dieu.

 

Elle a l'impression d'être redevenue une petite enfant se promenant dans un jardin merveilleux. Joyeuse et sautillante, Marie chemine vers la montagne sans se poser la moindre question sur ce qui l'attend car elle sait que c'est Dieu.

 

La journée s'achève et le paysage a prit des allures fantastiques. A prèsent, d'immenses rochers encadrent la sente. Notre amie s'arrête au torrent et considère le chemin parcouru. Elle réalise brusquement qu'elle est seule, perdue au milieu de nulle part, avec la nuit qui s'installe. Marie sent la faim qui la tiraille et se souvient qu'elle n'a rien mangé depuis la veille.

 

C'est à ce stade de ses réflexions qu'un long hurlement la fait sursauter. Un loup, se dit-elle, le coeur soudain serré. Comme c'est le cas en montagne, le ciel est rapidement passé à la nuit. Les loups, car se sont bien eux, ont entamé leur stratégie d'encerclement. La proie est inespérée dans ces régions hostiles. Sans le savoir la jeune fille à pénétré le territoire mouvant de la meute.

 

Le cri est celui d'un guetteur isolé prévenant ses congénères. Les carnassiers organisent désormais leur attaque, sans plus émettre un seul bruit. Marie adossée au rocher, sent l'angoisse monter en elle.

 

Les loups s'approchent lentement. Ils resserrent leur étau selon une technique millénaire que leur envieraient les stratèges des meilleures armées. Jugeant le piège dans sa phase terminale, le chef de la meute va lancer l'assault, lorsque soudain, un vieux rire éraillé fait sursauter tout notre petit monde.

 

Une vieille au visage de terre ridée, à la silhouette frêle, mais à la présence surpuissante, s'approche presque débonaire. Elle calme les loups comme s'il s'agissait de chiens inoffensifs. Un sourire illumine toutes ses rides et ses yeux vifs observent Marie avec la douceur de ceux qui ont accompli tout leur cycle.

 

 --  On dirait que j'arrive à temps, mais vient petite tu dois avoir faim.

 

La vieille entraine Marie à travers un dédale de roches aux formes

impressionantes. Les deux femmes traversent un petit pont de bois jeté sur le torrent. Après une marche longue et silencieuse, elles arrivent au repaire de l'ermite.

 

C'est une caverne assez spacieuse, aux parrois faites de roches inégales et rugueuses. Tout au fond, un étroit passage donne accès à une autre cavité, plus petite celle-là mais plus facile à chauffer.

 

Differents objets sont entassés dans la grotte. Une natte, un vieux tapis et trois couvertures pliées. Mais aussi quelque récipients, une lampe à huile et des pots d'argiles contenant quelque réserves de sel, de sucre et de froment. La vieille invite la jeune fille à s'assoir sur son vieux tapis élimé et lui offre un morceau de pain. Puis elle allume un feu sur lequel elle fait chauffer de l'eau dans un vieux chaudron. Tout en travaillant, elle parle avec cet air amusé d'une personne que plus rien ne surprend.

 

 --  Alors petite, que faisais-tu en ces lieux à la nuit tombée? Mais d'abord, comment t'appelle tu?

 

Absorbée, fascinée par les gestes précis et harmonieux de la vieille, notre amie émerge de son vertige.

 

 --  Je, je m'appelle Marie.

 

 --  Moi c'est Sakina et tu es la bienvenue ici. Tiens, bois, ça te réchauffera.

 

Ce disant elle lui tend un bol d'une boisson fumante et délicalement parfumée. Sentant monter la fraicheur de la nuit, la vieille entoure les épaules de son hôte d'un gros talith de laine noire. Puis elle s'accroupit à côté et la regarde avec un indicible sourire qui semble rayonner de tout son être. Elle garde le silence. Celui-ci pénètre Marie et la calme peu à peu.

 

 --  Comment as-tu calmé les loups?

 

 --  Ils ne sont pas vraiment méchants, ils ont faim c'est tout. Mais il leur faudra trouver une autre proie.

 

La jeune fille n'a jamais connu cette impression de sécurité même lorsqu'elle vivait au sein de sa famille. C'est un peu comme si toute sa vie elle avait lutté contre un vent impétieux et que celui-ci venait soudain de tomber. Plus besoin de lutter pour être vue, comprise et acceptée. Quelle étrange sensation!

 

La tension accumulée durant tant d'années et soudain démobilisée, submerge Marie d'une étrange fatigue. Elle se relâche.

 

 --  Je crois que je m'endors.

 

 --  Tu as bien raison. Le sommeil, à présent, est ce qu'il y a de mieux pour toi. Je vais te préparer un coin douillet, au fond de la grotte, où rien ne viendra te déranger.

 

 

 

 

 

 

Chapitre 18.

 

Lorsque Marie se réveille, la matinée est déjà bien avancée et le silence règne dans le camp. Elle remarque un ensemble de grosses branches posées à l'entrée de la grotte que la nuit lui avait cachées. Quelque ustensiles de cuisine, fraichement lavés, sèchent au soleil. Elle contemple, avec une immense curiosité, ce lieu où l'ange l'a envoyé. La roche abrupte et le ciel profond appellent au recueillement. Elle continue son inspection lorsque la vieille l'appelle.

 

 --  Je suis au torrent, viens donc m'y rejoindre.

 

Marie découvre Sakina, une vingtaine de pas plus loin, cachée par des buissons sauvages. Celle-ci prépare des truites argentées sur la grève.

 

Le vieux sourire est toujours là, toujours aussi rayonnant. Curieusement, la jeune femme a l'impression de le connaitre depuis toujours. Son existence passée lui semble déjà lointaine. Ici, pas de superflu. L'instant est vécu dans toute sa splendeur, dans toute son intensité, abrupt et changeant. Marie constate à quel point la Vie peut se passer de tous ces faux-semblants qu'on accumule pour éviter de se retrouver face à soi-même.

 

La pureté de l'air, l'éclat du matin, le trésaillement de l'eau, mais surtout l'incroyable paix qui émane de la vieille, plongent la jeune femme dans cet état où l'expression n'est plus refléchie mais totalement spontanée. Elle pose tout un tas de questions qui ouvrent au contact et testent cette indéfinissable complicité qu'elle étrenne avec un brin d'angoisse: Cela durera-t-il?

 

Cela dure. La vieille entraine Marie dans une communication sans faille et sans déception. Tout chez Sakina semble couler aussi harmonieusement que le cours d'eau et son enseignement va droit au but.

 

 --  Tu sais Marie, le monde est vivant parcequ'il est ouvert. Il ne retient rien. Observe-le autour de toi, en toi, partout, et goûte à son ouverture. Ce qui est fermé stagne, s'étiole et finit par mourir. C'est pourquoi il est essenciel d'ouvrir son coeur. Mais, et c'est là où je voulais en venir, pour l'ouvrir ce coeur, tu dois immanquablement rencontrer tout ce qui l’a fait se fermer.

 

Sont-ce les paroles de Sakina, son silence sécurisant, ou encore le rayonnement surnaturel du lieu? Toujours est-il que peu à peu le charme opère et que Marie se livre.

 

Elle parle de ces jours passés dans sa retraite à lire la Tora et de l'immense puissance de son verbe. Elle raconte son ardente quête de la Vérité et demande à la vieille si elle a lu le Livre Saint. Celle-ci garde un moment le silence. Son regard exulte une joie qui défie le soleil. Enfin hochant la tête.

 

 --  Non, je n'ai lu aucun livre. J'ai déjà bien du travail à lire le fil du temps, pas un moment de libre! Les instants sont tous l'expression de Celui qui n'a pas de fin. Pourquoi en sacrifierai-je un pour un autre?

 

Si Sakina est imbatable pour écouter la jeune femme et lui donner ce sentiment de boire ses confidences, elle excelle aussi dans la façon dont elle la guide. Elle lui enseigne par le geste partagé, la communion entre nos actions et le Réel ouvert donc et surintelligible.

 

 --  N'oublie pas, en agissant avec toi-même, que tu t'adresse à une enfant repliée sur sa blessure. Traite-toi avec douceur, avec chaleur, comme une poule couve ses oeufs. Ainsi, t'apparaitra plus clairement, en chaque circonstance, l'action exacte qui doit être entreprise.

 

Imperceptiblement, au travers des mille et un travaux de la journée, Sakina crée les situations qui font mûrir sa jeune amie. Elle lui montre ainsi, à quel point le "Je Suis" hébraïque, qui s'exprime à travers tout le créé, peut se passer de notre culpabilité et que la dualité provient de notre fragmentation qui règne en nos coeurs.

 

 

 

 

 

 

 

Chapitre 19.

 

Un soir après le repas, alors qu'elles discutent, quelque gouttes de pluie tombent, espacées et discrètes. Sakina regarde vers le ciel.

 

  --  Ce pourrait bien être le début d'une forte averse. Viens petite, rentrons à l'abri.

 

A l'aube la pluie a prit des proportions hallucinantes. Les gouttes tombent drues et serrées dans un crépitement qui résonne dans toute la caverne. En contrebas le paysage tranformé est devenu insolite. Le torrent s'est métamorphosé en une furie qui gronde. Pris d'une violence insoupçonnable, il charrie pierres et racines, redessinant le paysage au gré de sa violence. Il est toujours impressionant d'assister à l'émergence du chaos à partir d'un l'ordre ancien. Sujet de réflexion, lorsque l'on sait que ce même chaos installera l'ordre de demain.

 

La jeune femme découvre avec joie que sa vieille amie est aussi exitée qu'elle. La création qui se renouvelle a toujours quelque chose d'ensorcelant.

 

Soudain, le soleil déchire les nuages et fait miroiter la pierre ruicelante. Ses rayons aveuglants traversent la pluie qui s'anime soudain d'un éclat irisé. Qui pourrait jamais douter de la joie de la pluie? Sakina qui s'amuse comme une enfant lance à Marie.

 

  --  Tu vois, ici, avant même que tu te fatigue du décor il est déjà transformé. La nature qui nous abrite, s'adapte à chaque nouvelle situation. Tandis que les constructions des hommes, semblables à leur folie, dessinent un ordre figé qui aliène.

 

  --  Que veux-tu dire?

 

  --  Je veux dire que l'on échappe au mystère et à son insécurité, que lorsqu'on s'y abandonne totalement.

 

Puis, faisant mine de toiser son amie, elle éclate d'un rire que monte vers les nuages et défie le tonnerre.

 

Au crépuscule, alors que le silence est revenu, les étoiles s'allument une à une dans un ciel assagit. 

 

Marie, assise auprès du feu, raconte à Sakina son aventure avec l'ange. A vrai dire, elle craignait de ne pas être cru par la vieille. Mais celle-ci laisse subitement tomber la branche avec laquelle elle attisait les braises.

 

  --  Alors, c'est ça. L'Archange t'a visitée.

 

Marie lui raconte la descente fulgurante de l'ange et ses propos. Sa prédiction et son ordre péremptoire de monter à la montagne.

 

Durant un long moment, l'ancêtre reste silencieuse. Puis, comme une conclusion évidente et qui s'impose.

 

  --  Tu vas donc avoir un petit. Ce n'est pas une mince aventure.

 

Mais aussitôt réconfortante.

 

  --  Sois tranquille, nous ferons en sorte que tout aille pour le mieux.