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16. CLOCHARDIE PDF Print E-mail
Written by Patrick Pahlavi   
CLOCHARDIE.


 

 

 Ce matin là, je pris un sac à dos dans lequel j'enfournais des effets personnels et trois livres:  le Tao te Ching, le Coran et le Cri Primal de Janov. Je remontais le boulevard Lannes en direction de la place Dauphine. Un clochard m'accosta, me demandant quelque monnaie. Je lui répondis que je n'avais rien, que je faisais mes premiers pas en clochardie et que ce serait bien si lui,  me donnait quelque chose. Il sortit de sa poche une poignée pleine de pièces.

-- Tiens, prends ce que tu veux.

Je choisissais un dix francs tout neuf. "Un soleil" me dit-il. Puis me tapant sur l'épaule il me souhaita bonne chance. Je marchais alors vers l'Etoile et finit ma course Place de la Concorde. Je me souviens que ce soir là, la lune était énorme et rousse. Dans mon délire d'abandon total, je ressentais la lune comme une présence amicale et bienveillante. Sortant mon bic, j'écrivais, d'un jet, sur un bout de papier, les paroles et la musique, d'une ôde à la lune que j'intitulais "Sister Moon". Pour dormir, j'avisais un banc sous les arbres pas loin de l'ambassade des Etats Unis. Je plaçais mon sac sous ma tête comme d'un oreiller et m'endormais groggy par mon aventure.

En fait, c'est le premier matin où l'on se réveille dans la rue que l'on perçoit ce que veut dire être un clochard et la profondeur de l'aventure. Durant la première nuit de sommeil, on ne sait plus où l'on est, on rêve. Mais, au petit matin, les bruits de la ville, nous rammènent à la dure réalité de ce qu'est, ne plus avoir ni de chez soi ni même de toit au dessus de la tête. Seul, sans un sou, j'étais jeté dans un monde étranger et qui n'avait strictement rien à faire de moi. Pire, un monde que ma simple situation dérangeait. Un monde totalement insensible et dangereux pour l'individu, même au pays des Droits de l'Homme.

Quelque part, être clochard c'est être transparent. Les gens ne veulent pas vous voir. Ils ne vous remarquent que lorsque vous commencez à les gêner. C'est pourquoi certains clochards excédés par leur transparence, deviennent bruyants, agréssifs et hurlent des insultes, simplement pour exister un peu. Dans une société où tout est basé sur l'argent, une société de consommation comme on dit, être un clochard c'est aussi être en prison. Une prison où l'on est enfermé dehors certes, mais où l'on est aussi privé de ses droits et de ses possibilités qu'un reclu dans sa cellule. Essayez et vous verrez. Dans notre monde tout est payant. Vous ne pouvez pas prendre un café, pas acheter un journal, vous ne pouvez pas même pisser sans payer!

Lorsque vous êtes clochard et que vous mendiez, sur cent personnes qui passent à côté de vous, quatre vingt quinze ne vous voient pas et ne veulent surtout pas vous voir. Cette indifférence quasi métallique représente une très grande violence car l'homme à l'origine, n'est pas fait pour laisser si indifférent. Ce qu'il faut bien comprendre c'est que les murs qui séparent les hommes ne sont pas entre les individus, mais à l'intérieur de chacun. Etre un clochard est une situation plutôt inhumaine qui tend à rendre inhumain. Et pour y échapper il n'y a qu'une drogue en France, qui soit assez bon marché pour la bourse du clochard, c'est le gros vin. Je ne vous dis pas l'effet sur les neurones.

J'ai passé six mois dans la rue, dormant sur les bancs publiques, mangeant lorsque cela m'était possible et me lavant de loin en loin. J'ai été frappé plusieurs fois par des bandes itinérantes de "jeunes" qui sévissaient la nuit à cette époque et dépouillaient les clochards de leur fortune. Oui, Paris la nuit était une jungle très dangereuse. Je me suis fait des potes aussi, je pense essenciellement à George et Moustique.

George était un homme haut en couleur. Marseillais d'origine, il ressemblait à panoramix le druide avec ses longs cheveux et sa longue barbe tous blancs. Il avait le bras gauche amputé à la hauteur du coude, portait des tongues toute l'année et connaissait par coeur et dans le texte Leaves of Grass de Walt Whitman. Il était extrêmement organisé, et militait pour la cause des clochards avec fougue. Avec lui, nous avions imaginé créer le WHO pour: World Homeless Organization.

Moustique a quitté la cloche avant moi. Il était poseur de vitraux d'églises et avait finit à la rue faute de travail. Nous fîmes une petite fête pour son retour à la vie active. Il me laissa ce qu'il appelait son "appartement". C'était un espace protégé entre une haie de buissons et la façade d'un Crédit Lyonnais à Nogent-sur-Marne. Un endroit sûr, car personne ne pouvait penser qu'il y avait un espace vivable là derrière. J'y vécus mes derniers mois de clochardise avant que ma famille me retrouve. Ma mère avait eût une grave attaque cérébrale et mon frère m'envoyait un billet de train pour venir à Nice la garder. Même dans sa fin, ma mère me sauvait encore.

 

 
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