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10. LA REVOLUTION PDF Print E-mail
Written by Patrick Pahlavi   
LA REVOLUTION


 

 

 

 

 C'était la fin de l'été 1978. Partout dans les rues les gens manifestaient contre le Shah. Au sein du pouvoir on sentait l'hésitation face à un ras de marée qui s'infiltrait partout, même dans les palais. Les autorités semblaient dépassées et les décisions étaient prises chaque fois trop tard. A Ghom, la ville sainte, l'armée avait tiré sur des étudiants en théologie manifestant contre la parution d'un article de presse, qui traitait l'ayatollah Khomeiny de vieux fakir hindou. Puis il y avait eût le cas de l'incendie du cinéma Rex, où, les sorties bloquées, les spectateurs avaient brûlé vifs. La Savak avait été montrée du doigt pour ce crime sans nom, mais il est évident qu'elle n'y avait aucun intérêt. Ainsi, de quarante jours de deuil en quarante jours de deuil, la spirale insurrectionnelle enflait, relayée par les mosquées et les bazars et encouragée par la presse étrangère. La radio BBC diffusait, une heure par jour, au nom d'on ne sait trop quelle forme de liberté, les sermons incendiaires de l'ayatollah Khomeiny.

En fait le pouvoir était déjà mort. Il en avait été décrété ainsi à la conférence  de la Guadeloupe qui réunissait MM, Carter, Giscard d'Estaing, Smith et Callagan, juste un an auparavant. Ils avaient décidé en effet de lâcher le Shah, cet allié arrogant et trop compromis. Le reste ne représentait que les derniers soubressauts d'un régime agonisant. 

Comme c'est souvent le cas en politique, même en Occident, ce à quoi le peuple a droit n'est qu'une mascarade organisée dans les coulisses, par ceux qui tirent les ficelles de nos destinées. On le sait aujourd'hui, la publicité et un marketing bien conçus, peuvent faire acheter par n'importe qui, à peu près n'importe quoi. N'empêche qu'avec le recul et avec tout ce qui a découlé de la chute du Shah: l'invasion de l'Afghanistan par l'URSS puis celle des Talibans, l'apparition de Ben Laden et de son Al Qaeda, la guerre Irak/Iran, les deux invasions de l'Irak et j'en passe. Mais plus que tout, cette infernale mixture faite de terrorisme marxiste- leniniste et de fanatisme islamique qui donna de la bombe humaine. Celle-ci fût inventée par Khomeiny et reprise quelque temps plus tard par les terroristes sunnites: laissant à jamais dans nos mémoires le massacre du 11 septembre 2001. Oui, je me demande si les "quatre grands" qui ont décidé à cette époque de lacher le Shah, ne regrettent pas secrètement aujourd'hui d'avoir ouvert cette boite de Pandore.

A l'automne 1978, le souverain ordonnait  à sa famille de quitter le pays. C'est un pont aérien de Jumbos 747 de l'armée iranienne qui évacuait les effets de la famille Pahlavi. La banque Melli publia un fascicule dans lequel elle donnait les noms et les sommes évacuées par la famille royale et ses proches. Celles-ci se chiffraient en milliards de dollars. Je rassure tout de suite les opposants au Shah, les mollahs ont déjà volé quatre fois plus.

Le souverain laissait pourtant sur place et de façon incompréhensible, sa soeur ainée, Hamdam Saltanée, ainsi que la plus jeune épouse de son père, son jeune demi-frère, Hamid Réza, et deux des enfants de ce dernier. 

C'est moi, le petit français, qui va gérer ce résidu de Pahlavi abandonné à la casse mais surtout à une populasse ivre de sang. Behzad, le fils du demi-frère du Shah, se droguait aux drogues dures. Or, le sanguinaire ayatollah Khalkhali exécutait les drogués sans autre forme de procès. C'est grâce à Bazargan, le premier Premier Ministre de Khomeiny, que j'arrivais à envoyer Behzad en Europe, espérant que ses oncles et tantes, milliardaires, prendraient soin de lui. Deux ans plus tard j'apprenais qu'il était mort dans un hospice pour pauvres en Espagne! On se demande comment les Pahlavi, incapables de s'occuper correctement de leur propre famille, osaient prétendre s'occuper de tout un peuple? En attendant, les mollahs avaient prit le pouvoir et il y avait des clones de Bahman à tous les coins de rue. Une ombre fanatique aux méthodes inspirées par le marxisme-léninisme, s'étendait sur tout le pays. Toutes les nuits on entendait les tirs d'armes automatiques et les râles de personnes qui agonisaient. Les matins, il était fréquent de voir des cadavres dans les caniveaux. Tout le pays était prit d'une frénésie macabre et une incroyable soif de sang. Chaque jour les journaux déployaient à la une, les photos des nouveaux exécutés. A l'une des entrées du cimetière Beheshté Zahrah, les autorités avaient érigé une très belle fontaine à deux étages dont l'eau colorée ressemblait à s'y méprendre à du sang!

Tout un symbole! Durant les premiers mois et même les deux premières années, il y eût un tel nombre de tueries que l'on ne savait même plus qui assassinait qui. Sous des prétextes islamiques, le pays était livré à une barbarie sans nom.

Quelque mois après le début de la révolution, Karbolaï Hadjar, la nounou de mes trois fils, vient me chercher d'un air effrayé.

 --  Il y a un mollah avec des membres du comité à la porte, ils veulent vous voir.

 Il était neuf heures du soir. Un peu inquiet, j'allais quand même voir à la porte. Il y avait effectivement un mollah tout en noir, y compris le turban, sur le coup il me fit penser à Darth Vader. Il était accompagné de trois gardes du corps en  armes, des fusils G3 qu'ils tenaient aux poings. Après un court échange de salutations très islamiques, Darth Vader me dit:

-- Je m'appelle Ali Sarafrazi. Vous devez nous suivre.

Sans plus de formalité ils me firent monter dans leur jeep et nous partîmes dans la nuit. Nous roulâmes longtemps pour finalement quitter la route asphaltée. Nous étions secoués comme des salades sur une route cahoteuse et personne ne  parlait. Soudain je trouvais le courage et questionnais le mollah

--  Où allons-nous, et d'abord que me voulez-vous?

--  Je ne peux rien vous dire pour le moment, vous verrez plus tard.

Finalement, au terme d'un voyage qui me sembla interminable, nous arrivames à Farahzad. Cette petite bourgade était le point de départ pour le pélérinage au sanctuaire d'Emamzadeh Davoud, perdu dans les montagnes. Emamzadeh Davoud était un saint qui avait été tué voici quelque siècles et sa sépulture avait été construite là où il avait été assassiné. Comme pour beaucoup de saints, on lui attribuait des miracles et le pélérinage sur sa tombe, comme pour Lourdes en France, offrait des rémissions, parait-il, spectaculaires. Nous descendimes de la jeep et nous dirigeames vers la mosquée. Celle-ci était en briques et pouvait accueillir plusieurs centaines de personnes. Lorsque nous y pénétrâmes, elle était pleine à craquer. De toute évidence on nous attendait. Lorsque nous fendions la foule, je sentais, ne serait-ce qu'aux regards et au murmure hostiles, que je n'était pas vraiment le bien venu en ces lieux. Le mollah monta en haut du mambar et me fit signe de le rejoindre. Le mambar était un escalier en bois, en haut duquel il y avait une plate-forme, d'où, normalement, le mollah faisait son prêche. Elle n'était pas prévue pour deux personnes et le mollah et moi étions très à l'étroit. L'assistance continua son murmure hostile jusqu'à ce que le mollah finisse par demander le silence pour pouvoir parler.

--  Aujourd'hui en Iran, tout le monde est devenu révolutionaire. Par peur ou par opportunisme, tout le monde s'est fait pousser la barbe. J'ai été accusé de soutenir un Pahlavi c'est pourquoi je vous l'apporte, vous en ferrez ce que vous voudrez, mais auparavant je vous demanderais de m'écouter quelque instants. Je commencerai par vous poser une question toute simple: est-on coupable du nom que l'on porte? Si oui le prophète Mohammad était coupable car il appartenait à l'ignoble tribu des Ghoreish. Non, grâce au Ciel et selon notre Saint Coran l'homme n'est responsable que de ses propres actes. Ce qu'ont pu faire son père, son frère ou même ses enfants, ne le concerne pas.

Bien que n'en menant pas large, j'observais que la foule était devenue silencieuse. Ce Sarafrazi, à n'en pas douter savait manier les foules. De plus il ne me voulait pas de mal, même s'il prenait manifestement quelque risques pour ma personne. Sans me prévenir il m'avait en effet livré à ceux qui l'accusaient de me soutenir. J'étais conscient que tout pouvait à tout instant basculer et que ma survie dépendait totalement de son plaidoyer.

 --  Cet homme que je livre à votre jugement, n'est pas un musulman de la dernière heure. Il a combattu son oncle le Shah dans le seul but de plaire à Dieu. Alors qu'il pouvait tout avoir, le pouvoir, la richesse, les plaisirs, il a choisit de tout perdre, dans le seul but d'obeir à son Seigneur. Il a connu la Savak du Shah, la prison d'Evine et la torture. Je pense que si quelqu'un à passé l'examen aux yeux de Dieu alors c'est lui. C'est pour cela que je l'ai soutenu et que je le soutiendrai encore. Mais à présent il est à vous, faites en ce que vous voulez.

Après la dernière phrase du mollah, Il y eût un grand moment d'incertitude. Un silence où tout semblait possible, le pire comme le meilleur. Puis, soudain des salavates ( bénédictions ) se mirent à fuser et en quelque instants la mosquée fût en délire. Sarafrazi et moi-même fûmes transportés à bouts de bras, portés par la foule, jusquà une grande salle où le maire de Farazad et les notables, donnèrent un diner en notre honneur. Par la suite je revis Sarfarazi à plusieurs occasions et compris qu'il était en fait dans le groupe des mollahs qui me protégeaient.

Un autre de ces mollahs était l'ayatollah Taléghani. C'est à sa demande que je le rencontrais. Il me recevait avec beaucoup de gentillesse et d'humilité et me parlait même du Shah en termes civilisés.

 -- Sa magesté a quitté le pays en nous laissant un travail énorme sur les bras, nous sommes débordés. Mais venons en à vous, si vous le voulez bien. J'ai entendu parler de vos exploits et suis très heureux de vous rencontrer. Nous avons tous suivit votre odyssée. Elle nous a nourrit d'un tel espoir! C'est ma fille, Azam, qui m'a parlé de vous en premier, je crois qu'elle a un faible pour vous.

 Nous discutâmes de l'Islam en général puis il me questionna au sujet de mon père. Contrairement à la plupart des autres mollahs, il ne chercha pas à me faire dire que le Shah l'avait fait assassiné. Il s'intéressa plus à l'homme lui-même. Il voulait savoir s'il était un musulman pratiquant. A mon tour je l'interrogeais sur la révolution. Je lui rappellais que lorsque le prophète Mohammad s'empara de la Mecque il le fit par la non violence. Ne tuant personne, n'emprisonnant personne, ne dépossédant personne. il pardonna même à Abu Sofian et sa femme, ses pires ennemis. Pourquoi dans ces conditions, l'ayatollah Khomeiny qui avait fait partir le Shah sans presque faire couler le sang, éprouvait-il à présent le besoin de faire exécuter tant de monde? Et surtout, quel rapport y avait-il entre l'action du prophète et les progroms auquels nous assistions? Taléghani eût un sourire fatigué.

 --  Si vous voulez rester en vie ne dites ce genge de choses qu'à moi. Oui vous avez raison, les choses nous échappent et ne reflètent pas la réalité de l'Islam qui devrait rester miséricordieux avant tout. Notre voisin du nord, l'URSS, qui a même infiltré le clergé, nous crée beaucoup d'ennuis.

On sait que Taléghani mourra empoisonné juste après la visite de l'ambassadeur de l'Union Soviétique et une semaine après avoir condamné l'action de ce pays en Iran, durant son prêche du vendredi à l'Université. Mais ce qui est encore plus dérangeant c'est que sa ligne téléphonique avait été coupé afin, semble-t-il, que le docteur ne puisse pas être appelé. Or ça, l'ambassadeur soviétique ne pouvait pas le faire. A mon humble avis, Khomeiny qui jalousait la notoriété de Taléghani devait être dans le coup également.

Nous fîmes la prière du maghreb ensemble puis Il me dédicaça son dernier livre:  "A Ali Islami, l'unique croyant à la Cour de Pharaon". Cette dédicace qui faisait allusion à un verset du Coran, représentait à l'époque, plus que n'importe quelle distinction. Rétrospectivement j'aimerais comparer Taléghani à l'Abbé Pierre. Tous deux étaient ce que j'appellerai des gauchistes doux et crédules, facilement abusés par les vipères. C'est d'ailleurs un signe que tous deux aient soutenu les Mujahiddins du Peuple de Rajavi!

Trois mois après le début de la révolution je reçu un coup de téléphone du fils de Bazargan, Premier Ministre de Khomeiny.

--  Nous avons retrouvé les dossiers de la Savak à votre sujet. Voudriez-vous passer me voir? 

Directeur du journal Mizan, il me proposa alors de publier ces dossiers à la une de son canard, mais il ajouta:

--  Ces dossiers, si je les publie, vont vous propulser au premier rang de la vie politique du pays, avez-vous les moyens de vous protéger?

Je n'avais aucun moyen de me protéger et ne voulait surtout pas d'ennuis. Je lui demandais donc de garder ces dossiers secrets. A l'automne 2005, soit un quart de siècle plus tard, le journal Kayhan, pourtant très proche du Guide Suprême, publiait, sur dix numéros consécutifs, des extraits de ces dossiers. Trois livres édités à Téhéran entre 2005 et 2006 feront écho à ces articles. A travers ces derniers comme à travers les articles, je suis présenté comme un mujahid de la révolution. Merci bien, je n'en demandais pas tant.

A l'époque de la révolution, tout le monde ne m'était pas favorable au sein du nouveau pouvoir, loin de là. Tout le clergé marxisé voyait en moi un réel danger et le risque surtout, d'un retour aux Pahlavi. A la mort de l'ayatollah Taléghani qui survint un an après notre première rencontre, j'étais convoqué à la Savama, nouvelle police secrète qui remplaçait la Savak. Monsieur Tchamran son nouvel organisateur, me posait des questions qu'il enregistrait. Il était interessé par ma double nationalité franco-iranienne et insinuait que je pourrais être considéré comme un espion. Au terme de l'entretient, il plaça dans un dossier tous les documents qu'il m'avait demandé de lui ammener, me disant que je devrais aller les reprendre à la prison d'Evine. Le fait de devoir récuperer des documents dans une prison me sembla  louche et je demandais conseil aux ayatollahs que je connaissais. J'allais voir l'ayatollah Passandideh qui était en fait le frère ainé de Khomeiny mais avait une vision de la religion diamétralement opposée à celle de son frère. Il était notamment opposé à ce que le clergé prenne le pouvoir et ne jurait que par Amini, l'ancien Premier ministre du Shah imposé par Kennedy. Il me dit:

 --  Non, non, n'y allez surtout pas car ils vont vous garder. Donnez moi le temps de trouver une solution.

 Il m'envoya alors chez l'ayatollah Ardebili qui était alors ministre de la Justice. Petit, et gros, celui-ci semblait perdu derrière son grand bureau de l'ère impériale. Ses grands yeux verts lui donnaient un air d'elf malsain, arborant l'expression incertaine d'un Laspalès. En outre, il me recevait juste à l'heure de la prière. A l'époque j'étais pathologiquement pieux et devais faire mes prières pile à l'heure dite. Entendre l'appel du muezzin sans pouvoir me précipiter était pour moi très pénible et cela me déstabilisait complètement. Après des formules de politesse à n'en plus finir, l'ayatollah me demanda dans un joli sourire:

--  Quel problème un bon musulman comme vous peut-il avoir en République Islamique?

Je lui expliquais que la Savama avait prit mes documents et me demandait d'aller les récupérer à la prison d'Evine et que je craingnais qu'ils me gardent prisonnier.

--  N'avez-vous pas confiance en la République Islamique? Ce serait impensable de la part d'un bon musulman comme vous. Allez-y, et s'ils vous gardent alors téléphonez moi, je vous ferai sortir.

Je retournais voir le vieux Passandideh qui me dit de ne surtout pas y aller et qu'il cherchait une autre solution. Cette solution vint sous la forme d'un rapport remis à Khomeiny quelque temps plus tard, disant que la prison d'Evine agissait de façon autonome et ne répondait plus aux ordres de l'Etat. J'étais envoyé à la dite prison accompagné par un mollah, député au Parlement, qui parallèlement au fait de récupérer mes papiers avait pour mission d'enquêter sur les lieux. Mes papiers me furent remis à la porte d'entrée mais ni moi ni le mollah ne fûmes autorisés à pénétrer dans l'enceinte. Pour ma part, je n'y voyais aucun inconvénient. Mais le mollah, qui avait reçu des ordres précis de Khomeiny et devait enquêter sur la façon dont fonctionnait de la prison, voyait les choses différemment. Pourtant, il aura beau faire un scandale devant les grandes portes métalliques, celles-ci ne s'ouvriront pas.

Malheureusement, le chef de la prison, monsieur Ladjevardi, n'en avait pas terminé avec moi. Il insistait pour me soumettre à un interrogatoire qui selon lui devait avoir lieu à Evine. Il est évident que Ladjevardi n'était pas seul à vouloir me coinser. Il représentait cette partie du pouvoir qui souhaitait me faire disparaitre et les mollahs qui me protégeaient n'avaient qu'un pouvoir limité. Ceci dit mon affaire avait fait assez de bruit pour que Khomeiny réclame une enquête officielle. C'est à cette fin qu'il chargea l'ayatollah Shahabadi du dossier.

Ma première rencontre avec l'ayatollah Shahabadi eût lieu à la grande bibliothèque du Parlement. Il y avait une vingtaine de mollahs et commités réunis, pour assister à l'audition.

--  J'ai été délégué par le Guide de la Révolution pour m'occuper de votre cas, que puis-je faire pour vous?

--  Ce que vous pouvez faire pour moi est très simple. Tous mes biens ont été confisqués. De plus, je figure sur la liste des Pahlavi qui est affichée dans tout le pays. Celle-ci me supprime pratiquement tous mes droits. Je veux savoir quelles sont mes fautes selon le Coran,  pour subir une telle punition.

L'assistance retenait son souffle. Pendant quelque instants l'ayatollah garda le silence. Puis d'une voix calme et fluette, il reprit.

--  Vous n'avez rien fait de mal monsieur Islami ( le nom que je portais sur mon faux passeport ), Vous êtes même un mujahid de l'Islam. On ne peut rien vous reprocher.

--  Alors laissez moi au moins sortir du pays, la République a prit tous mes biens et tous mes droits, je n'ai plus rien à faire ici.

--  Nous ne pouvons pas vous laisser partir non plus.

--  Vous vous fichez de moi. Vous rendez-vous compte de ce que vous dites? Vous avez tué des milliers de gens sous prétexte qu'ils n'agissaient pas selon l'Islam et à présent vous vous autorisez ouvertement de ne pas suivre l'Islam a votre tour?

--  Ce n'est effectivement pas islamique mais c'est pour la sécurité de l'Etat.

Ma situation semblait bloquée. Je vivais alors avec un pécule que m'apportaient en cachette les paysans travaillants sur mes terres et ce, contre l'autorisation du pouvoir. Dans le village de Pounac, nous habitions une petite maison louée au cousin de notre ancien jardinier. Au début nous avions eût quelque problèmes avec les commités mais à présent la soixantaine de familles qui formaient le village, et qui regrettaient déjà toutes l'ancien régime, nous protégeaient. Ils rivalisaient tous à qui nous aiderait le mieux. Ceux-ci nous apportaient du lait de leur vache, ceux-là du sucre, d'autres du riz. De temps à autres j'avais la visite de mollahs qui venaient voir le prince-phénomène. Afin de me tester ils me questionnaient sur les idées de l'Imam Khomeiny notament son idée centrale du Vélayat é Faghih. Je trouvais bien sûr cette idée très dangereuse car elle donnait des pouvoirs exorbitants à un homme qui n'était pas un prophète et réagissait à partir de ses propres déconnexions. Ne pouvant pourtant pas leur avouer ma vision profonde au sujet de leur Guide Suprême, je les ramenais invariablement sur le Coran que je connaissais beaucoup mieux qu'eux et les balayais sans pitié.

Pourtant, je ne devais pas me faire d'illusion, un Pahlavi, tout musulman qu'il soit, n'avait plus de place dans l'Iran des Mollahs. J'étais toléré à condition d'être inexistant. Notre situation étant totalement dans l'impasse, un jour, j'eus l'idée d'écrire une lettre à Khomeiny lui-même. L'ayatollah Yazdi que je connaissais bien et à qui Khomeiny accordait une audience tous les samedis matins, accepta de la lui remettre. Or, un concours de circonstances joua en ma faveur. L'ayatollah Guilani qui était venu me voir en cachette du temps du Shah, était également présent ce jour là. Ma lettre, plus le plaidoyer des deux ayatollahs jouèrent sur Khomeiny de telle manière qu'il écrivit quatre lignes pour qu'on me laisse partir.

La réaction de Ladjevardi, le chef de la prison, fût de dire que l'ayatollah Khomeiny était tellement bon, que s'il n'y avait que lui, tous les criminels quitteraient le pays. En conséquence il demandait que je subisse d'abord un interrogatoire. Encore une fois, il est bien sûr évident que Ladjevardi n'avait pas à lui seul le pouvoir de retarder les descisions de Khomeiny, le lobbie derrière lui était décidément très puissant.

Je retournais donc à la prison d'Evine, cette fois accompagné par l'ayatollah Shahabadi, celui que Khomeiny avait chargé de l'enquête à mon sujet.

 Pour lui, les portes de l'enceinte de la prison s'ouvrirent toutes grandes. Nous y pénétrames avec sa mercedes. A l'intérieur le spectacle était hallucinant. Alors que du temps du Shah la prison elle même n'était qu'un batiment perdu au milieu d'un immense parc où étaient disséminés des batiments militaires administratifs, à présent tout le parc était devenu une prison. Partout, même sur les pelouses, il y avait des gens qui attendaient les yeux bandés. Il y avait même des enfants. Un camion, arrivé juste avant nous, déchargeait une nouvelle fournée. Leurs yeux étant bandés, on leur donnait une corde à tenir et ils partaient ainsi, en grappe, vers différentes destinations à l'intérieur du parc.

Avec l'ayatollah Shahabadi, nous pénétrames dans un bâtiment. Des gens aux yeux bandés, il y en avait partout. Dans les couloirs, dans les escaliers, dans chaque pièce où la porte entrouverte nous permettait de regarder. Mon rendez-vous était au troisième étage. Nous montâmes, nous frayant un passage au milieu de cette masse de gens qui ne voyaient rien. Au deuxième étage, je me souviens, il y avait une fillette qui, morte de trouille, était réprimendée par un gardien. Motif: elle n'était pas au bon étage. J'avais envie de casser la figure à ce type mais c'était trop risqué, je ne pouvais rien faire. A mi-voix, L'ayatollah me dit quand même et sans me regarder:

 --  Il y a des scènes qui arrachent le coeur.

Craignant un piège je ne lui répondais pas. Finalement nous arrivâmes au troisième étage où je devais être interrogé. Shahabadi pénétra dans une pièce puis, après quelque instants, revint me chercher.

 --  Je vous présente monsieur Mohsséni. C'est lui qui procédera à votre interrogatoire. Je reviendrai vous prendre lorsque celui-ci sera terminé.

Après le départ de l'ayatollah je me retrouvais seul avec ce monsieur Mohsséni. Je sentis tout de suite que nous n'allions pas nous entendre. Me regardant à peine il me dit sur un ton qu'il voulait le plus humiliant possible.

--  Allez attendre dans le couloir derrièret ma porte.

Ne voulant lui donner aucun prétexte pour sévir, je m'exécutais. Dans le couloir régnait un désordre indescriptible. Des hommes en armes allaient et venaient, leurs uniformes dépareillés. Certains montaient des prisonniers, d'autres en descendaient, le tout dans la plus grande pagaille. Ils ne devaient pas avoir fait le ménage depuis les premiers jours de la révolution car il y avait de la poussière partout. Finalement, après trois heures d'attente derrière la porte de monsieur Mohsséni, j'entendis l'appel à la prière. Il émanait d'une petite radio qu'écoutaient des barbus en armes attablés dans une pièce voisine. Sans hésiter je quittais ma place et me dirigeais vers les lavabos pour faire mes ablutions. A peine avais-je fait quelque pas que retentit derrière moi  la voix de monsieur Mohsséni.

--  Où allez vous monsieur Islami?

--  Vous entendez l'appel à la prière comme moi, je vais faire mes ablutions, c'est un commandement du Coran.

--  Vous me défiez monsieur Islami, je vous ai dit: derrière la porte.

L'Islam prévoyait que lorsque l'on ne trouvait pas d'eau, l'on pouvait faire ses ablutions dans le sable ou la poussière et c'est ce que je fis. Me tournant alors dans la direction de la Mecque je procédais à ma prière, les bras repliés sur la poitrine, comme les sunnites. Monsieur Mohsséni vint me regarder mais cette fois il n'osa rien dire. Lorsque j'eûs terminé,  je sentis une présence derrière moi. C'était l'ayatollah Shahabadi qui  venait me rechercher.

--  Dites moi, vous êtes sunnite?

--  Bien sûr, vous ne le saviez pas?

--  Non, non, je ne me doutais pas. Mais, monsieur Mohsséni vous a-t-il interrogé?

--  Non, cela fait trois heures que j'attends derrière sa porte. De toute évidence il n'est pas très pressé. Je me demande même s'il s'intéresse vraiment à mener cet interrogatoire.

--  C'est embêtant car je dois partir, mais vous devez rester car il est important que celui-ci soit mené.

Je vis en un éclair ce qui allait se passer. Shahabadi partit, ils allaient me garder. C'est tout ce que Mohsséni attendait. J'inventais à l'instant même toute une histoire. La peur donne parfois du génie.

--  J'aurais bien aimé rester mais c'est impossible. Comme vous devez le savoir j'ai la double nationalité iranienne et française. Or, vous vous doutez bien que je ne suis pas venu ici sans prendre quelque précautions. S'ils me gardent prisonnier, l'ambassade alertera les autoritées françaises et il risque d'y avoir un incident diplomatique grave. Ne sachant plus quoi faire, l'ayatollah Shahabadi finit par marmonner:

--  Très bien alors venez avec moi.

Il parla quelque minutes avec Mohsséni, puis nous descendimes les escaliers. J'avais hâte de sortir. A chaque pas je sentais la pression accumulée se réduire. Un peu comme, lorsque bloqué à la naissance ma mère relâchant ses muscles, m'avait laissé à moitié mort, sortir à l'air libre. Lorsque notre voiture quitta l'enceinte de la prison, j'éprouvais une incroyable sensation de légèreté: c'était la griserie de cette liberté tant recherchée.

Les mois qui suivirent je rencontrais l'Hodjatoleslam Rafsandjani et l'ayatollah Yazdi à plusieurs reprises. Ce sont eux qui organisèrent mon départ. Dans un premier temps j'obtenais l'autorisation de sortie du territoire pour moi mais pas pour ma femmes et mes enfants. Puis c'était l'inverse. Ainsi, l'ordre de Khomeiny fût retardé pendant des mois. Finalement et après avoir couru de ministères en ministères et grâce à Rafsandjani, je réunissais toutes les conditions requises pour mon départ. Celui-ci devait avoir lieu le deuxième samedi du mois de mars 1982. La veille du départ pourtant, monsieur Hadji Babaï venait me voir tenant le journal à la main. Il était très pâle.

--  Vous devez être jugé à Ghôm, par l'ayatollah Khalkhali, pour féodalisme!

A la page deux du journal figurait mon nom au sein une liste de quarante quatre condamnés pour féodalisme! Accusé du temps du Shah de communisme,  je trouvais tout aussi débile de m'accuser à présent de féodalisme, ils étaient fous ces iraniens. En effet, si j'ai reçu une seule distinction au cours de ma vie, ce sont les paysans qui travaillaient sur mes terres qui me l'ont décernée. Sans même m'en informer, ils ont délégué cinquante d'entre eux au Parlement, pour demander qu'on me restitut mes terres que le régime islamique leur avait donné! Face aux gauchistes de tous bords qui, pour la plupart, donnent des leçons qu'ils ne suivent pas eux-mêmes, j'étais donc comme je le reste aujourd'hui, sans aucun complexe. Malheureusement et c'est bien connu, les révolutions octroient  l'honorabilité à une haine pathologique qui est tout sauf respectable. Une fois libérée de son carcan limbique, cette haine, aveugle, se déchaine, ne répondant plus à aucune justice ni à aucun droit.

Réalisant le danger, je sentais l'angoisse monter en moi. Etre bloqué au moment de m'en sortir, j'avais connu à la naissance et commençais à me sentir submergé. Ne laissant pas à la torpeur le temps de m'envahir, le jour même, je me rendais au Parlement et rencontrais Rafsandjani. Je lui montrais le journal.

--  Vous me dites que je vais partir demain, mais comment est-ce possible si je dois être jugé mardi prochain à Ghom?

--  Ne vous inquiétez pas toujours comme ça, vous vous faites du mal. Si je vous dis que vous allez partir, vous allez partir. Mes gardes vous escorteront demain à l'aéroport et vous feront passer tous les barrages. 

Il tint promesse et par un beau matin de mars 1982, Ma femme mes enfants et moi quittions cet enfer soi-disant islamique, pour venir en France, terre de toutes les libertés.

 

 
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