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8. LA PRISON D'EVINE PDF Print E-mail
Written by Patrick Pahlavi   
LA PRISON D'EVINE.


 

 Au matin, quelqu'un frappa à ma porte. C'était un officier des commandos de la gendarmerie. Il voulait savoir où se trouvait Bahman. Je lui  expliquait qu'il était armé et qu'il avait entreprit la guerre sainte. Je lui donnait les noms des personnes qu'il voulait tuer en ajoutant qu'à l'heure actuelle il devait être à Téhéran et que le temps pressait.

--  Je sais, mais il a tué deux hommes la nuit dernière dans le zagheh.

Les zaghehs sont des tunnels creusés en sous-sol et qui abrittent le bétail contre le froid. Sans autre formalité il me demanda de le suivre. Le zagheh en question était à quelque centaines de mètres. Nous descendîmes dans le trou sombre, armés d'une lampe de poche. De part et d'autre du tunnel, des alvéoles abritaient les moutons. A la dernière sur la droite, l'officier s'arrêta et me fit signe de le suivre. Deux corps gisaient sur le sol, celui de Salman et celui de Gholam, tous deux employés de Bahman. Toujours poli, mais sur un ton sec, il me dit.

 --   Il y en avait deux autres mais il les a manqués. L'un d'eux est muet, la terreur lui a fait perdre l'usage de la parole et l'autre n'arrête plus de pleurer. Vous ne savez toujours pas où est Bahman?

 L'horreur était trop forte, je devais vomir. Comment un type comme lui avait-il pu commettre une telle monstuosité et comment pouvait-il croire que c'était là la volonté de Dieu? Mais je n'avais encore rien vu car, à la révolution, ce sont des milliers de Bahman qui prendraient le pouvoir. Et aujourd'hui c'est encore la même boucherie qui se répend sur toute la terre, au nom d'un Dieu miséricordieux.

 Entre temps Hassan Nazari, l'un de mes deux chauffeurs, arriva. Il me demanda ce qui se passait. Sans rien dire, je l'emmenais au zagheh. A nous deux, nous montâmes les corps à l'air libre et les chargeâmes dans la jeep. Nous prîmes la direction du cimetière de Khorram Darreh afin de  laver les corps et les enterrer. Chemin faisant, Nazari m'expliqua qu'en venant, il avait vu monter vers la montagne une bonne dizaine de blindés et des camions remplis de soldats. En fait et je le comprendrai plus tard, les autorités croyaient que Bahman était en contact avec les marxistes de l'Islam et s'étaient préparées à une véritable guerre.

 Arrivés à la route asphaltée, notre jeep fût soudain entourée d'une miriade de commandos venant de toute part. Leurs mitraillettes pointées sur nous, ils nous intimèrent l'ordre de descendre. Nous fûmes trainés au poste de gendarmerie qui était à une centaine de mètres de là et enfermés dans des pièces séparées. Je pensais à ma femme et mes enfants. Une fois de plus j'étais plongé dans une aventure folle, qui ne me concernait pas et que je n'avais pas demandée. Cette fois, la scène dans laquelle j'étais plongé semblait tout droit tiré d'un film d'action. J'y tenais le rôle d'un Che Guevara alors que je n'avais rien fait et souhaitais passer des vacances en Suisse.

 Une demi-heure plus tard, ils me firent monter dans une chevrolet emblazonnée, de la gendarmerie. J'étais à l'arrière, deux commandos armés m'encadraient. Devant et derrière, des voitures semblables à la notre nous  escortaient et, toutes sirènes hurlantes, nous fonçâmes vers la capitale. Arrivés aux environs de Téhéran, une voix crépita dans la radio:

--  emmenez le au P2.

Le P2 est en fait une petite villa avec un jardin, dans lequel seule la voiture où je me trouvais s'engouffra. C'était l'heure de la prière du crépuscule. Avisant un bassin où je pourrais faire mes ablutions je demandais l'autorisation de sortir mais elle me fût refusée. Soudain un officier au masque grimaçant d'un Telly Savalas hideux, pénétra  dans la voiture et me dit:

--  Vos amis arrivent pour vous chercher.

J'aurais beaucoup voulu croire à un tel bonheur mais vu l'ambiance j'avais un doute. Je lui demandais malgré tout de quels amis il s'agissait, voyant déjà des visages défiler dans ma tête. Il me fixa quelque instants puis lâcha:

 --  La Savak!

il partit dans un éclat de rire qui me glaça le sang. Après une dizaine de minutes, une petite voiture, une Peykan, pénétra dans le jardin et quatre hommes en civile en descendirent. Ayant échangé quelque mots avec les militaires ils me firent monter à l'arrière de leur véhicule et me coifférent d'un sac noir qu'ils resserrerent autour de mon cou. Ils me maintiendront la tête entre les jambes jusqu'à destination.

Lorsqu'ils m'enlevèrent le sac de la tête, nous étions dans une maison où il y avait des lits de camp partout. Un monsieur en costume marron, raisonnablement poli m'accueillit par ces paroles:

--  Actuellement le général Nassiri ( le chef de la Savak ) est en discussion avec sa magesté à votre sujet. Vous devez prendre patience. Je suis sûr que demain vous serez relaché. En attendant je peux vous faire donner à diner.

--  Je ne mangerai que lorsqu'on m'aura dit ce que je fais là.

Le lendemain une jeep m'emmèna à la prison d'Evine. Ils me firent revêtir un ensemble bleu marine, confisquèrent la chaine que j'avais autour du cou et qui portait un petit Coran en argent. Puis ils placèrent un bandeau noir sur mes yeux et me conduirent à travers un espace libre de tout bruit et de toute voix. Nous montâmes deux étages et, finalement, pénétrâmes dans ma cellule.

Celle-ci comportait trois lits bien que je fûs seul à l'occuper. Durant les dix sept jours que je passais à la prison d'Evine je ne rencontrais aucun autre prisonnier.  Les lampes au plafond étaient protégées par des grillages et la fenêtre, très haut dans le mur, était équipée de deux rangées de barreaux. La rangée intérieure était constituée de barreaux normaux tandis que celle extérieure ressemblait à des stores mais fixes et construits dans un très gros métal.  Un petit lavabo complétait le décor de la pièce. Chaque fois que je voulais aller aux toilettes ou à la douche, le gardien venait me chercher, me couvrant les yeux de leur bandeau.

Je demandais un Coran et un tapis de prière, mais ils ne me seront jamais accordés. Par contre je recevrai un livre dont la couverture, moitié rouge moitié blanche, portait un titre évocateur: "Communisme et Démocratie". Je le refusais. Dès le lendemain de mon incarcération, le docteur de l'établissement me proposera  des tranquilisants me disant:  "les premiers mois les prisonniers ont souvent envie de se suicider, vous devriez en prendre".

Durant les dix sept jours j'aurai droit à quatre heures par jour d'interrogatoire. Chaque jour à la même heure, je serais cagoulé et conduit dans une pièce, un étage plus bas, où deux personnes assises derrière une petite table se relairont pour me questionner. Un seul des deux personnages se présentera, le général Sojdéhi. Petites lunettes rondes, moustache, une vague ressemblance avec Trotsky.

--  Si vous saviez quel père est sa magesté pour la nation, vous ne lutteriez pas contre lui.

J'avais beau essayer de lui expliquer qu'il se trompais complètement, que mon Islam à moi, était un Islam de Paix et que je ne luttais contre personne, mais c'était peine perdue et il continua sur sa lancée.

--  Vous avez été l'héritier au trône, comment pouvez-vous agir ainsi?"

Au fur et à mesure des interrogatoires il deviendra clair que ce dont ils m'accusaient n'est pas d'être un musulman mais un communiste. A l'époque j'étais bien trop perturbé par toute la situation pour faire le lien entre ce qui m'arrivait et les accusations de communisme proférées quelque mois plus tôt par Hussain Mohammadi et le colonnel de la gendarmerie. En fait, sans le savoir, J'avais, dérangé un cercle de hauts militaires, dont faisait partie le général Bozayen et sur lequel mon oncle, le Shah, se reposait pour faire régner l'ordre dans le Pays. En contre partie, le souverain fermait  les yeux sur leurs agissements. L'affaire Bahman n'était que le prétexte recherché par cette mafia, pour me mettre hors circuit. Voilà ce qui arrivait aux petits qui étaient trop curieux.

Enfermé dans cette prison lugubre et angoissante dont je ne savais même pas si je ressortirais un jour, j'aurais bien donné toutes les informations qu'ils voulaient pour qu'on me laisse tranquille. Le problème c'est que j'en avais aucune. Je n'étais pas communiste et n'en connaissais aucun. Plus jeune, j'avais lu Marx mais comme pour Sartre, son matérialisme m'avait écoeuré.

Au septième jour,  le gardien vint me chercher et me fit descendre, cette fois, deux étages. J'entendis des bruits de porte puis il enleva ma cagoule. La lumière du jour me crevais les yeux. Il me mit un ballon de basket entre les mains et, me poussant dans une cour, il me dit simplement: sport!

La cour qui devait faire quinze à vingt mètres de côté était entourée de très hauts murs. Elle devait se situer au centre de la prison. J'étais là, me demandant ce que je devais faire, lorsque soudain j'entendis le cliquetis de fusils automatiques que l'on armait. Levant la tête, je distinguais dans la lumière du soleil des gardiens qui tournaient sur les murs, des armes à la main. Soudain des raffales crépitèrent et je crus ma dernière heure arrivée. Le silence qui suivit fût aussi assoudissant. Hébété et étonné d'être encore là, j'étais intérieurement explosé. Je regardais, mon froque il était trempé. J'avais pissé sans même m'en rendre compte. Je n'avais rien, pas une égratignure, les coups avaient bien sûr été tirés à blanc.

Le gardien me rappela. Le sport était terminé. En fait j'apprendrai plus tard que le "sport", comme il l'appelait, était une méthode pour briser les défenses des prisonniers récalcitrants dont on n'arrivait pas à tirer les vers du nez au cours des interrogatoires.

Le soir, je ne pouvais pas m'arrêter de pleurer, les salopards avaient brisé mes défenses et je craquais de partout. Je vivais un cauchemar. C'était la folie totale. J'étais jeté en pature à un système aveugle et sourd, qui ne voulait pas entendre la vérité et cherchait à me faire dire ce qu'il voulait. J'avais besoin de hurler mon innocence mais personne ne m'entendait. Comme à ma naissance, ma révolte grondait puis rencontrait le desespoir de mon impuissance face à cette situation bloquée. Oui, l'injustice et l'impuissance je connaissais. Mon organisme réagissait autant à la situation présente qu'au traumatisme de naissance qui s'y engouffrait. Mon corps retrouvait ses vieux réflexes et je me sentais submergé.

La nuit je n'arrêtais pas de pleurer. J'avais atteint mes limites et ne pouvais tout simplement pas supporter une goutte de plus de cette barbarie. Bahman, la prison, je me sentais piègé par la folie des autres. Trente ans plus tard et avec cinq années de thérapie Primale à mon actif, je comprends aujourd'hui que je ne suis pas totalement étranger à toutes ces situations dangereuses qui ont pavé mon existence. Conformément à mon empreinte de naissance, je me suis toujours dressée contre beaucoup plus fort que moi, dans des luttes titanesques et perdues d'avance, espérant chaque fois l'emporter. Mais cette fois c'était copieux. Voyant, sans doute que mes cris et mes pleurs allaient continuer, un garde chiourme vint me tenir compagnie.

 --  Il faut vous ressaisir. Les choses finiront par s'arranger, vous verrez.

 --  Comment allez-vous réparer une telle injustice? Je n'ai strictement rien fait. Je

ne suis par un communiste et n'en connais aucun.

Le garde n'était visiblement pas au courant de mon cas mais bien que travaillant pour le pénitancier je sentais qu'il m'était plutôt favorable. Il essayait de m'aider comme il le pouvait. Le lendemain les interrogatoires continuèrent à la même cadence. Toujours les mêmes questions, posées différemment, qui revenaient comme une ritournelle et auxquelles, inlassablement, j'apportais les mêmes réponses. Finalement, au quinzième jour ils m'annoncèrent qu'une des branches de la Savak avait déterminé que je n'étais connecté à aucun réseau subversif. En fait  ils le savaient dès le début  mais voulaient juste me donner une bonne leçon afin que je ne remette plus jamais mon nez dans leurs affaires, comme avec Bozayen. Deux jours plus tard, le directeur de la prison vint me voir en personne.

--  J'ai  une très bonne nouvelle à vous annoncer. Vous allez être libéré aujourd'hui même. En attendant j'aimerai vous faire visiter les cuisines afin que vous réalisiez l'importance que nous attachons au bien être et au comfort  des prisonniers. Ces cuisines, tout en inox et du dernier cri, ont été commandées en Italie. J'aimerai aussi faire mettre de la moquette dans les couloirs. Je n'en avais rien à faire de ses histoires et nous n'allions pas maintenant en plus devenir des potes!

 --  Je vous l'avait dis que je n'étais pour rien dans tout ça.

 --  Je n'ai fais qu'obéir aux ordres donnés, mais croyez bien que je regrette tout ce que l'on vous a fait subir.

 Ma mère m'apprit plus tard que dès le début de mon incarcération elle avait contacté un avocat international et que le Shah avait reculé par peur du scandale. Ce à quoi Le Shah n'avait pas pensé c'est que dès lors que la Savak avait établi mon innocence, le gachis devenait énorme. C'est pourquoi le souverain décida d'étouffer l'affaire au maximum. A ma sortie de prison, les personnes que j'eûs le droit de voir furent sélectionnées et j'étais attendu par la Savak où que j'aille. C'est seulement arrivé à la maison que ma mère me révéla que Bahman et Cathy avaient été tués. Ils avaient tué Cathy dans la grotte à coup de grenades et Bahman avait été tué à Téhéran chez ce qu'il pensait être un ami et qui était en fait un membre de la Savak: monsieur Tajdar. Plus tard le père de Cathy qui était le médecin du Shah, fera la seule critique que je l'ai entendu proférer contre le souverain.

--  La Savak avait une taupe parmi les amis de Bahman. Ils connaissaient leurs plans depuis deux ans et savaient qu'ils détenaient des armes. Je ne comprend pas pourquoi sa magesté n'a pas arrêté tout cela avant le drame.

Aujourd'hui, plus de trente ans après leur mort, Bahman et Cathy sont politiquement récupérés par la République dite islamique qui prépare même un film long métrage sur leur aventure, "héroïque", mais aussi sur la mienne.

Mais révénons à notre histoire. Si intérieurement j'étais psychologiquement en loques, extérieurement, le Shah venait de créer un nouveau  personnage politique. L'onde de choc de mon incarcération dépassait tout ce que l'on pouvait imaginer. Elle fût largement exploitée par les ennemis du régime et se répercuta jusqu'à Nadjaf en Irak. Agha Mustafa, le fils ainé de Khomeiny dira a un mollah que je rencontrerai trois décénies plus tard: "ça y est, Ali Pahlavi a commencé son jihad". L'été qui suivit ma libération, alors que j'étais avec femme et enfants en vacances au bord de la mer Caspienne, l'ayatollah Guilani me rencontra secrètement. Ce que je ne savais pas encore c'est que ce monsieur deviendrait l'un des procureurs les plus sanglants de la révolution dite islamique.

--  N'ayez pas peur du Shah,  le peuple iranien et le clergé sont derrière vous.

En attendant, j'étais plutôt en miettes et j'avais besoin d'aide thérapeutique de toute urgence. Arthur Janov acceptera de se déplacer et de venir me voir en Iran.

Je le rencontrais sous la surveillance du docteur du Shah, le professeur Adle. Nous discutames avec Janov près d'une demi-heure. Je lui posais tout un tas de questions au sujet de sa thérapie, notamment au sujet de ma foi en Dieu. Allais-je la perdre?

 --  Tout ce qui n'est pas réel et ne sert qu'à protéger de ta souffrance disparaitra. Mais si ta foi est réelle tu n'as pas de raison de t'inquiéter.

 Pour la première fois de ma vie j'avais le sentiment d'être écouté et surtout compris. Je constatais la différence qu'offrait un être humain relié à lui-même et intérieurement unifié. Cela laissait beaucoup de monde dans le camp des névrosés. C'était impressionnant! Après notre conversation en tête à tête, le professeur Adle demanda à Janov:

--  Bon, que proposez-vous?

 -- ce que je propose, c'est de le mettre dans un panier et de le  ramener tout de suite à Los Angeles avec moi.

Le docteur du Shah fit son rapport au souverain mais celui-ci, soucieux sans doute que mon affaire ne s'ébruite à l'étranger, refusa de me laisser partir. Au lieu de pouvoir me faire soigner, je restais deux ans en résidence surveillée.

 

 
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