Slice left top
Slice left bottom
   
   
   
 
< Prev   Next >


3. CATHY PDF Print E-mail
Written by Patrick Pahlavi   
CATHY.

 

J'ai ainsi vécus une enfance puis une adolescence tourmentées, avec autour de moi des adultes incapables de comprendre ce que j'avais, n'ayant pas conscience du code névrotique qu'ils m'avaient implanté dès avant la naissance. Des adultes qui, souvent plus malades et déconnectés que moi, croyaient néanmoins pouvoir me guider. J'ai mis très longtemps avant de comprendre qu'ils étaient eux mêmes perdus et que je ne pouvais finalement compter sur personne. Qu'ils soient rois, guides suprêmes, prêtres, mollahs, philosophes ou même psychanalistes, ils n'étaient que des aveugles qui, sans expérience directe de la Réalité, répétaient ce que d'autres leurs avaient raconté. Ayant grandit sans père, j'ai certes cherché des modèles et des guides, mais le plus souvent je m'en suis mordu les doigts. En fait, je n'ai fait que tituber dans le noir en me heurtant à des murs humains.

 Mon aventure avec Dieu commence très tôt dans ma vie. Je me souviens qu'à huit ans déjà, je croyais que penser à Dieu aux toilettes était un terrible péché; ce qui, immanquablement, m'y faisait penser. Aller aux toilettes était donc devenu une épreuve que j'appréhendais tout au cours de la journée. C'est ce qui peut arriver lorsque le mental s'empare de Dieu. Si ma relation rituelle au divin n'a servit qu'à me sécuriser, la méditation par contre m'a ouvert des portes que je n'attendais plus. En me donnant accès à la profondeur de l'Etre, c'est elle qui  m'offrit la certitude de Dieu. Malheureusement, pour être efficace, cette méditation devait être pratiquée sans fin. Elle neutralisait ---  momentanément --- la solitude et la terreur qui, autrement, régnaient en mon coeur. Jusqu'au jour où je réalisais que cette solitude et cette terreur, étaient les seules expressions de mon ressentir immergé. Il me fallait plonger dans ce canal d'eau froide et noire si je voulais un jour rejoindre l'océan de la Réalité.

 e continue donc mon histoire. Après la naissance de Réza, mon jeune cousin, je pouvais enfin souffler. Finit les professeurs et les corvées. Ma relation avec la Cour devenait vivable et je croyais que le malheur ne viendrait plus frapper. Mais c'était mal connaitre le destin, en tous cas le mien. Ma prochaine épreuve vint sous la forme d'un prénom féminin.

CATHY.

Cathy a été mon premier amour d'adolescent. J'avais seize ans, et elle en avait quinze lorsque tout commença. En fait, c'est à douze ans que je la rencontrais pour la première fois. C'était au cours de vacances passées à Abadan dans le sud de l'Iran. Bien que n'ayant pas échangé un seul mot avec elle, son image m'avait envahie. Je dessinais et redessinais son visage sans me lasser. Rentré à Téhéran, je sillonnais, à pieds, les rues de la capitale dans l'espoir de l'apercevoir, mais en vain. Pourtant quelque chose en moi me disait que je la reverrai. Quatre ans plus tard effectivement, je la retrouvais et, cette fois, je pouvais enfin lui parler. C'est Jean Yves, l'un de mes cousins, qui, à l'automne 1963  me dit presque triomphant: 

 --  Devine qui est dans ma classe au lycée? Cathy!  

 C'est grâce à lui que, peu à peu,  je vins à la fréquenter.  Elle invitait toute notre bande de copains à monter à cheval à Pounac où elle avait ses écuries. Nous nous réunissions aussi chez moi les vendredis, jour de congé là-bas, pour parler et danser le twist! Eh oui c'était l'époque. Les tubes étaient: If I had a hammer de Triny Lopez, Tombe la neige d'Adamo et Don't make me over de Dione Wardwick.

Comparativement aux jeunes d'aujourd'hui, nous étions, je crois, très sages. Je me souviens, par exemple, qu'une fois, assis à l'arrière de la voiture, nous nous étions simplement tenu la main. Le lendemain, Cathy m'envoya une lettre où elle m'expliquait qu'elle avait aimé, trop aimé, mais que nous gachions notre amour en le laissant tomber dans le plaisir. J'acceptais tout ce qu'elle disait.

En peu de temps elle était devenue mon Dieu. Nous nous retrouvions tous les vendredis, avec les copains. Toute la semaine, je ne pensais qu'à elle et mes études s'en ressentaient. Je vivais dans un rêve nommé Cathy et tout le reste avait perdu son importance. Je ne pouvais même plus imaginer vivre sans elle et j'attendais patiemment pour la voir, ne serait-ce qu'une après-midi ou même une heure. 

Quelque mois après notre rencontre elle tombait dans la montagne et se cassait la colonne vertébrale. Une chute d'une dizaine de mètres ou plus, lui avait sectionné la moelle épinière, elle ne remarcherait plus.

C'était en 1964, soeur Claire, qui enseignait à l'école Jeanne d'Arc, avait emmené, à l'occasion des fêtes de Nowrouz, le jour de l'an iranien, un groupe important de ses élèves à Isphaan. J'avais fourni le bus et, mon ouvre boite universel, monsieur Hadji Babaï, les avait accompagnées. Avec mes potes, Jacquot, Jean-yves, Hossein et les deux Josephs, nous les avions rejointes en voiture. Monsieur Hadji Babaï avait obtenu d'un officiel local qu'il nous prête son parc et sa maison afin d'y préparer des festivitées. Mais les filles avaient préféré ce jour là,  faire une excurtion au vieux Kûh Sufeh, une montagne sur le retour et dont la roche, friable, était dangereuse.

Pendant que tout un groupe de filles, accompagnées par quatres garçons s'étaient mis en route pour le sommet de la montagne, d'autres, comme Cathy et moi,

étaient restés en bas. Alors que nous sautions de pierre et pierre, je m'étais tordu la cheville dans une crevasse. Cathy m'avait alors aidé à regagner la voiture. Puis,  m'y laissant en compagnie de jacquot, elle était montée rejoindre les autres.

Nous la suivîmes du regard et la vîmes rapetisser jusqu'à disparaitre. L'après-midi arrivait à sa fin et le ciel se couvrait de nuages. Soudain un warning résonna en mon coeur: il était arrivé quelque chose à Cathy. Je ne pouvais pas dire

comment je le savais, mais je le savais. Oubliant totalement ma cheville, je prenais l'un des deux sentiers qui montaient vers le sommet et suggérais à Jacquot de prendre l'autre. Je grimpais le plus vite possible, mon coeur battait d'angoisse. L'appelant de temps à autre, je croyais soudain entendre sa voix. Etait-ce mon imagination ?

J'appelais encore et plus fort et, cette fois, j'entendis distinctement une réponse.  Bien qu'affaiblie, c'était la voix de Cathy. Je vivais un cauchemar dont je savais que je ne m'éveillerai pas. Finalement, j'arrivais à une espèce de corniche inclinée où son corps gisait. Son visage tailladé par les pierres éboulées, était couvert par le sang qui pissait. Lorsque j'étais enfin auprès d'elle, elle trouva la force de me dire:

  --  Mes jambes sont comme du chiffon et j'ai très mal dans le dos.

 Je soulevais déliquatement son épaule et vis une énorme bosse, haut entre ses homoplates. Juste à cet instant, un irrépréssible besoin de pleurer monta en moi.

 Ne voulant pas qu'elle me voit pleurer, je m'éloignais de quelque pas pour laisser couler mes larmes tandis qu'intérieurement, je hurlais à Dieu: "tu as fait la seule chose que tu ne devais pas faire, entre nous c'est finit à présent". En réponse, peut-être, une fine pluie se mit à tombe juste à ce moment.

 Je me rapprochait de Cathy, ma conversation avec Dieu n'avait durée que quelque secondes. Nous étions seuls sous la pluie, perdu dans la montagne, avec en plus la nuit qui tombait. Celle que j'aimais était là, cassée en deux, et son sang  n'arrêtait pas de couler. Ne sachant comment la redescendre, j'avais peur quelle meurt entre mes bras, là, au milieu de nulle part, j'avais seize ans.

Soudain, jaillissant de la nuit, Jacquot, que j'avais totalement oublié, se dressa sur la corniche. Il était là mon copain de toujours, à deux nous pourrions la

redescendre et, peut-être, la sauver. Il nous fallu plusieurs heures, centimètre par centimètre, pour arriver au bas de la montagne. A tour de rôle, l'un d'entre nous lui servait de brancard, que l'autre laissait glisser sur la pierraille en le tenant des deux mains.

Finalement nous arrivames à la voiture où Soeur Claire et quelque filles  nous attendaient. Soeur Clair pleura dans mes bras. Pour elle il y avait Cathy bien sûr

mais aussi tous les autres restés coinsés par la nuit dans la pluie et le froid . Elle était décomposée et, palpant son désarroi, je lui racontais n'importe quoi pour la rassurer.

  --  Des hélicoptères ont été dépéchés, ils vont les redescendre.

 Il n'y avait bien sûr pas d'hélicoptères, mais je comptais sur le temps. A l'hôpital, après avoir ausculté Cathy, un docteur, américain, me prit à part et me dit sur un ton grave mais professionnel:

 --  Sa moelle épinière a été sectionnée, elle ne remarchera pas.

 Les médecins américains sont souvent très cash, trop cash parfois. Le lendemain, le père de Cathy arriva de Téhéran dans un petit avion avec, aux commandes, le général Khatam, le chef de l'armée de l'air. Entre temps, tous les garçons et filles coinsés dans la montagne étaient redescendu sains et saufs.

Les quatre années qui suivirent furent très difficiles à vivre pour elle  bien entendu, mais aussi pour moi. Bien que je fis tout ce qui était en mon pouvoir,  j'avais l'impression d'être inutile. J'étais conscient de l'injustice qu'elle vivait au jour le jour et je réalisais que nous autres, marchant encore sur nos jambes, appartenions à un monde qu'elle ne connaitrait plus. Pour elle, rien n'était plus acceptable et sa patience s'en ressentait.

 Sa passion étant le cheval, pour elle je devenais jockey et gagnais même quelque courses. Pour la distraire j'allais même jusqu'à faire venir Johnny Hallyday chanter dans mon ranch à Pounac, mais elle ne vint pas à la soirée et préféra passer la semaine chez les turcquemans dans la province du Gorgan. Johnny était venu avec Sylvie et dix neuf musiciens. Il avait donné l'intégral de son récital de l'Olympia. En smoking, veste blanche et pantalon noir, il avait entonné son récital par la célèbre chanson "Noir c'est noir". Le bruit était assourdissant en raison de l'exiguïté de la pièce mais c'était un régal. Le lendemain avec Johnny et Sylvie nous avons fait les échoppes du bazar. Plus tard je les ai souvent revu à Paris et même à Los Angeles, nous étions devenu des copains.

Peu à peu Cathy s'installait dans sa vie d'handicapée. Refusant au début la chaise roulante qu'elle trouvait lugubre, c'est moi qui la portait partout dans mes bras. Son père lui avait acheté une voiture, une chevrolet bleu-nuit, avec tous les leviers de commande au volant. Elle partait souvent seule, sans que personne ne sache où elle allait. C'était pour elle sa liberté. Un jour elle me raconta s'être embourbée sur un petit chemin de terre mouillé par les pluies torrencielles qui sévissaient au printemps. Seule, elle était descendu de la voiture, avait rampé et désembourbé les roues. Ses héros de la littérature étaient Jean Giono, Albert Camus et Jean Paul Sartre. Plus tard elle rencontrera à Paris ce dernier et se lia avec lui d'amitié. Elle m'avait d'ailleurs forcé à lire la série des chemins de la liberté, mais je ne sais pas pourquoi je n'ai jamais accroché à Sartre, peut-être était-il trop matérialiste. Quoi qu'il en soit, il n'était pas pour moi le bon ambassadeur rêvé pour expliquer  la Phénoménologie. Je préfèrais largement Martin Heidegger ou surtout R.D. Laing.

Avec les années nous nous mîmes à boire sec et à nous disputer de plus en plus fréquemment. Je me levais à quatre heures du matin et entrainais ses chevaux jusqu'à sept heures. Après quoi j'allais au lycée et en rentrant j'entrainais encore les chevaux. Après quatre années passées ensemble j'avais le sentiment d'avoir tout donné, tout épuisé en moi et sentais intuitivement que le compte n'y était toujours pas. Sous le poids de ses critiques constantes et parfois cruelles, mon amour pour elle s'amenuisa, jusqu'à un triste jour où il s'éteint complètement. Or, je ne pensais pas que mon amour pour elle pourrait finir, c'était comme si je me reniais moi-même et tout mes rêves avec. Chargé de ce terrible sentiment d'échec et de culpabilité mais aussi d'une immence solitude que je ne pouvais même pas sonder, je profitais d'un vol d'oiseaux sauvages pour m'envoler vers une étrange planète... la Californie.

 

 
< Prev   Next >
 
© 2009 Prince of Persia Communication Office